Margarita López Pérez

Le Mexique est une fosse commune clandestine selon une activiste des droits humains

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 «Je suis très honorée qu’on m’ait invité à célébrer, non seulement la journée de la femme, mais pour nous au Mexique, le mois de la femme, dans un pays qu’on dit sûr, un pays en paix, pour moi, c’est très difficile de vous dire que c’est un pays qui est en guerre et où on n’est pas en sécurité. Ici au Canada, j’ai rencontré plusieurs de mes concitoyens qui se retrouvent dans une situation difficile, car ils sont venus demander l’asile et ils arrivent alors que le président mexicain dit que le pays est très sécuritaire, en paix. Personne n’a osé dire le contraire. Pour moi, c’est très difficile, après toute la violence que j’ai vécue, la guerre entreprise contre les Mexicains et plus particulièrement contre ceux de l’État du Michoacan, [dans le sud-ouest du pays]. C’est pour cette raison qu’ils ont enlevé et assassiné ma fille.»

Écoutez l’entrevue complète avec MARGARITA LÓPEZ PÉREZ (en espagnol)

Margarita López Pérez a cherché sa fille, portée disparue le 13 avril 2011, pendant plus de deux ans avant de retrouver son corps. Depuis, elle parcours son pays et le monde pour dénoncer la violence au Mexique.

Elle est de passage à Montréal dans le cadre de la Journée de la femme en tant qu’invitée du Comité pour les droits humains en Amérique Latine, groupe Femmes de diverses origines et du Centre des travailleurs et travailleuses immigrantes.

L’activiste et défenseure des droits humains a accepté de raconter son histoire à Radio-Canada (en espagnol).


Disparition de sa fille

Margarita López Pérez a parlé au téléphone avec sa fille, Yahaira Guadalupe Bahena López, une heure avant qu’elle soit enlevée.

«Ma fille venait d’arriver dans l’État d’Oaxaca. Elle était mariée à un militaire et il venait d’être transféré à cet endroit. Quand j’ai reçu la nouvelle [que ma fille était portée disparue], je m’y suis rendue immédiatement. Ma fille, [lorsqu’elle arrivait à un nouvel endroit] avait l’habitude de dire qu’elle venait d’une ville à proximité, parce qu’en 2011, une grande famille du Michoacan avait semé beaucoup de violence et on ne pouvait pas dire qu’on était originaire de là, ni sortir de notre État avec des autos immatriculés là, car on devenait des cibles et certains étaient assassinés ou enlevés.  […] Ma fille se trouvait à sa résidence lorsqu’un groupe de gens armés est arrivé, l’a frappé violemment et l’a enlevée après qu’elle ait perdu connaissance. Je suis arrivée le lendemain et les autorités de l’État d’Oaxaca ont refusé de prendre ma plainte. Malheureusement, ils stigmatisaient les femmes. Si une femme a été frappée, violée, enlevée, pour eux, c’est qu’elle le méritait. Ma fille, qui était âgée de 19 ans, était dans sa résidence lorsqu’elle a été amenée de force. Ce que l’armée et les autorités m’ont dit, c’est qu’elle était sûrement partie avec un narcotrafiquant. Qu’elle était très belle et qu’elle était sûrement tombée en amour avec un narcotrafiquant ou en était devenue une. Ils m’ont dit qu’elle allait sûrement revenir un jour. Je leur ai expliqué que ma fille ne serait jamais partie sans me le dire, car on était très proches. Je leur ai dit que leur responsabilité était de chercher ma fille et que si la justice avait quelque chose à lui reprocher, qu’elle entame les procédures judiciaires nécessaires, mais qu’ils me redonnent ma fille. Leur réponse a été nulle. Ils m’ont dit que si j’avais les moyens, je pouvais engager des informateurs pour m’aider dans mes recherches mais que je devais tout faire par moi-même. J’étais une femme, une mère, une entrepreneure qui travaillait dans le milieu de la vente d’équipement industriel lourd.
Je leur ai demandé ce qu’était un informateur. Les autorités m’ont répondu qu’à l’extérieur de leur zone militaire, j’allais trouver des personnes avec une radio qui étaient des tueurs à gages, des « faucons ». C’est avec eux que je devais faire affaire. J’étais une mère qui voulait désespérément trouver sa fille, alors j’ai trouvé l’une de ces personnes. J’ai risqué ma vie en allant vers cet homme, mais je crois que ma détermination à trouver ma fille l’a marqué. Il m’a juste dit « reviens demain ». J’y suis retournée et il m’a dit qu’ils ne l’avaient pas mais que je devais aller près du restaurant-bar Lameda, très connu à Oaxaca. Il m’a dit que toutes les filles qui sont enlevées dans le nord du pays, du centre et de l’Amérique du Sud, sont toutes entassées à cet endroit. De là, elles sont envoyés dans d’autres États ou d’autres pays. J’ai donc pris la camionnette que j’ai achetée à ma fille, parce que je ne voulais pas qu’elle manque de rien, et j’ai commencé à enquêter. Je voyais bien que les gens de cet endroit n’aimaient pas ce que je faisais. Alors j’ai décidé d’engager des militaires qui étaient en congé pour qu’ils m’aident.»  


Pour écouter l’extrait en espagnol :

LA BÚSQUEDA COMENZÓ DESDE EL PRIMER DÍA DE LA DESAPARICIÓN

(Foto: Cortesía de Margarita López Pérez)

Selon Margarita López Pérez, l’armée a interdit à son gendre de participer aux recherches de Yahaira Guadelupe, malgré le fait qu’il était un de ses soldats. Il n’a donc pas pu aider Margarita qui ne voulait juste savoir où était sa fille.

«L’armée lui a interdit de collaborer avec moi. Ses patrons lui ont dit qu’il devait se concentrer sur sa carrière et me laisser faire. L’armée l’a presque harcelé pour qu’il ne puisse pas m’aider. Je ne pouvais plus être seule. J’ai dû quitter mon hôtel parce que je n’étais pas en sécurité. Ils m’ont dit que je devais vivre à l’intérieur de leur zone militaire et ils m’ont assigné une chambre. Je ne voyais mon gendre que le soir lorsque je revenais de ma journée de recherches. Je crois qu’en voyant la détermination d’une mère à retrouver son enfant, les frères d’armes de mon gendre ont décidé de m’appuyer et je les payais pour qu’ils m’accompagnent dans mes démarches durant les journées où ils n’étaient pas en fonction. C’était moi qui conduisait, c’était moi qui sortait pour aller rencontrer les gens. Lorsque je sortais en dehors de la zone militaire, je voyais une camionnette de marque Hummer me suivre et après je la voyais à nouveau dans la zone militaire. Lorsque j’ai commencé à enquêter sur la disparition de ma fille, j’ai appris beaucoup de choses que je n’aurais pas dû savoir. J’ai découvert les liens entre un général de l’armée et la fille d’un notoire narcotrafiquant d’Oaxaca et ça m’a amené un lot de problèmes, mais bon. Tout ce que je voulais savoir, c’était où était ma fille.»


Pour écouter l’extrait en espagnol :

EL ESPOSO DE SU HIJA NO PUDO AYUDARLA EN LA BÚSQUEDA

Margarita López Pérez a fini par retrouver le corps de sa fille. Selon elle, la jeune femme a d’abord été enterrée dans une étendue sauvage. Un endroit pierreux où ses ravisseurs ont dû creuser pendant plus de deux heures pour creuser sa tombe pendant que Yahaira Guadalupe les suppliait de l’épargner.

Toujours selon la mère, son insistance et sa détermination ont fait en sorte que les ravisseurs ont déterré sa fille et l’ont enterré dans un endroit plus proche d’Oaxaca pour qu’elle puisse enfin la retrouver.

Depuis, la femme endeuillée parcourt le monde, non seulement pour dénoncer l’assassinat de sa fille, mais aussi celui de beaucoup de Mexicains et Mexicaines, victimes d’une guerre entre l’État et les narcotrafiquants. Une guerre pour laquelle payent seulement les citoyens.

«J’ai finalement retrouvé ma fille après deux ans, quatre mois et 19 jours de recherches. Dans la même année, l’armée m’appelle pour me dire qu’ils ont retrouvé le corps décapité de ma fille et que je devais aller l’identifier. Je leur ai demandé si c’était un corps récent et ils m’ont répondu que non, que la mort date exactement du même moment où ma fille est disparue. Je leur ai demandé s’ils avaient fait les tests d’ADN, ils m’ont dit oui. Lamentablement, ils ont tenté à au moins dix reprises de me donner un corps, qui n’était pas celui de ma fille. Conséquemment, j’avais de la difficulté à croire que c’était vrai cette fois-là. Vous savez, à multiples reprises, ils m’ont obligé à me déplacer à divers endroits, dont certains très loin, pour identifier des corps qui n’étaient pas les bons. Le taux de féminicides dans l’Oaxaca est très élevé. J’ai vu des piles de corps, empilés les uns par-dessus les autres, certains étaient démembrés, c’était extrêmement difficile pour moi de devoir aller là chaque fois et voir tous ces corps. J’ai donc demandé au gouvernement mexicain de mener une enquête pour m’aider à trouver le corps de ma fille. C’est alors que j’ai demandé au Mouvement pour la paix, mené par Xavier Sicilia en 2011, de former une caravane. C’est alors que nous avons pris la route du Capitole à Washington, aux États-Unis. J’ai demandé à m’entretenir avec le FBI et les autorités argentines pour qu’ils m’aident à identifier le corps de ma fille parce qu’au Mexique, ça faisait onze corps qui étaient identifiés comme étant ma fille alors que je n’avais qu’une seule fille. J’ai fait une grève de la faim et quand Felipe Calderon n’a plus été président, le FBI et les autorités argentines m’ont dit qu’ils allaient intervenir. Ce qu’ils n’ont pas fait. À l’arrivée d’Enrique Peña Nieto à la tête du Mexique, j’ai refais une autre grève de la faim et exigé la création d’un ministère pour les disparus et l’intervention des autorités argentines.  […] Au total, il y a eu quatre tentatives de meurtre contre moi et une tentative de séquestration. L’armée m’a dit de « prendre le corps qu’on m’a donné, de me taire et d’arrêter de parler aux médias ». Depuis, je me dédie à retrouver les corps d’autres personnes disparues. Je passe mon temps à me promener d’une fosse à l’autre. J’ai vu des dizaines et des dizaines de corps en état de décomposition être déterrés. C’est horrible! Notre pays n’est pas un pays sécuritaire. Il est en guerre contre ses citoyens et des milliers de mexicains meurent assassinés par l’État. Lorsqu’une personne est enlevée, au bout de huit jours, ce n’est plus assez « payant » de le garder, car ils doivent le nourrir, alors il est tué. Ma fille a été torturée pendant 10 jours avant d’être tuée. Ils l’ont déterrée pour que je puisse enfin la trouver et que j’arrête de parler. Au contraire, ça m’a motivé à continuer, à aider d’autres parents à retrouver leur enfant et à dire au monde ce qu’il se passe chez nous. L’État, tout ce qu’il nous donne pour nous aider, c’est des chiens qui sont entraînés pour retrouver des drogues et des armes, mais pas des restes humains. Par conséquent, ils ne peuvent pas nous aider à retrouver des corps. On a dû apprendre par nous-mêmes à reconnaître quand le sol a été altéré et qu’il pourrait s’y trouver des corps. On a appris à reconnaître le type de meurtre commis dans chaque État et la façon dont ils enterrent les corps pour mieux les retrouver.»


Pour écouter l’extrait en espagnol :

ENCONTRÓ EL CUERPO DE SU HIJA Y DENUNCIA A LAS AUTORIDADES

(Foto: Cortesía de Margarita López Pérez)


Margarita López Pérez s’attend maintenant  à un peu de solidarité de la part des Canadiens.

«J’espère que les Canadiens vont comprendre que le Mexique n’est pas un pays sûr. J’espère que les politiciens comprendront que les gens qui fuient et qui demandent l’asile, le font parce qu’ils ont peur de mourir. Au Mexique, les militants, les défenseurs des droits humains, les journalistes sont persécutés et assassinés. Si on ne dit pas ce que les autorités veulent entendre, on nous tue. Je remercie aussi les Canadiens pour leur ouverture et leur accueil. Grâce à ça, je peux aujourd’hui lancer un cri d’alarme sur ce qui se passe dans mon pays.»

Pour écouter l’extrait en espagnol :

¿QUÉ ESPERA DEL GOBIERNO Y DE LOS CANADIENSES?

Lundi dernier, un documentaire appelé Portraits de recherche a été présenté. Celui-ci raconte des histoires comme celles de Margarita López Pérez. Il a été produit par la réalisatrice Alicia Calderón qui  veut donner un visage aux tristes récits des mères à la recherche de leur enfants.

Au Mexique, plus de 20 000 personnes ont été portées disparues depuis que l’ex-président Felipe Calderon a déclaré une guerre contre la drogue.

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