L’histoire: entrevue avec Walter Bayha

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« Le peuple déné n’invoque pas les traités ni les lois sur les revendications territoriales, ce ne sont pas les siens, déclare Walter Bayha. Les écrits appartenant au système juridique de la société dominante n’ont aucune importance à leurs yeux. » Photo : Eilís QuinnNom : Walter Bayha

Occupation : Directeur de la mise en œuvre, société foncière de Deline

Ville natale : Deline, Territoires du Nord-Ouest, Canada

Citation : « Nous ne pouvons pas développer un secteur au détriment d’un autre, détruire ici pour construire ailleurs. Il faut expliquer à nos jeunes pourquoi c’est si important. »

Intro : Le passage d’un mode de vie axé sur le partage, l’autosuffisance et l’harmonie avec la nature à un modèle économique européen basé sur les salaires a fait subir un traumatisme à bon nombre des collectivités inuites et des Premières nations du Canada et des régions circumpolaires. Le gouffre qui sépare ces deux visions du monde continue d’entraver la création d’emplois et l’essor économique des collectivités autochtones isolées. Walter Bayha, 58 ans, membre de la Première nation Déné du Sahtu, dans le Nord canadien, estime que la connaissance de leur histoire est la clé du changement dont ces peuples ont un urgent besoin.

Eilís Quinn: Quels événements de l’histoire récente ont eu une influence déterminante sur la participation des Premières nations telles que les Dénés à l’économie de la région du Sahtu, dans les Territoires du Nord-Ouest?

Walter Bayha: Il faut remonter jusqu’en 1921, année de signature du Traité 11. C’est l’exploitation pétrolière qui est à l’origine de ce traité.

Un autre jalon important de notre histoire concerne l’afflux migratoire vers notre région, notamment lorsque le siège du gouvernement territorial s’est déplacé vers le nord, en 1967. De ces événements découlent toutes sortes de lois, notamment l’Ordonnance sur la faune, au mépris des dispositions du traité reconnaissant à nos peuples le droit inaliénable de chasser, de pêcher et de trapper sur leurs territoires. Le traité de 1921 n’a jamais été respecté avant le règlement des revendications territoriales, en 1993. Le traité a été érodé, la culture dénée a été érodée, tout ce qui caractérisait notre peuple a été érodé durant cette période.

Quelles en sont les conséquences?

La Loi sur la faune adoptée dans les années 1960 est l’œuvre de la société dominante (les Blancs), et n’a rien à voir avec le peuple déné. J’ai travaillé pour le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest et j’ai veillé à l’application de ses lois durant 25 ans. La Loi sur la faune ne protège pas la faune, elle protège l’homme.

Qu’entendez-vous par là?

Les Dénés sont en étroite relation avec la terre et la faune. Ils en font partie intégrante. La société dominante (européenne) s’est dissociée de la nature. Elle se croit maître de l’environnement, et cette philosophie se traduit clairement dans ses lois. Le mode de pensée et d’action des Dénés s’en trouve considérablement perturbé. Par exemple, on leur dicte quand et comment faire la récolte. Ils n’ont pas besoin de cela.

Avant l’arrivée des Européens, nous étions des chasseurs-cueilleurs et nous nous déplacions sur des milliers de kilomètres chaque année pour récolter le gibier dans les montagnes, le caribou dans la toundra, et même l’omble. C’est ainsi que nos ancêtres ont subsisté durant des milliers d’années – ils savaient donc comment s’y prendre.

Y a-t-il d’autres facteurs qui ont modifié le mode de subsistance et la vie familiale des Dénés?

Les pensionnats. Ils ont tenté de réprimer la nature profonde de notre peuple. Ils ne veulent pas des Dénés. Ils veulent des individus conformes aux mœurs de la société dominante et qui se ressemblent tous, dans tout le pays. Tout ce qui se passe à Déline, encore aujourd’hui, vient de l’extérieur. Combien d’entre nous parlent notre langue? Est-ce que je suis en train de parler ma langue? Non. Vivons-nous dans notre propre langue? Non.

C’est la triste réalité : quand je pense à notre histoire, je ne crois pas qu’on puisse trouver aujourd’hui quelqu’un qui ne soit pas encore assimilé.

Parlez-nous de ce qui s’est passé lorsque la soi-disant économie basée sur les salaires a pris le pas sur le mode de subsistance traditionnel des Dénés.

C’est dans les années 1960 que tout a commencé. Le commerce des biens produits par la société dominante (les Blancs), mais aussi l’économie basée sur les salaires ont commencé à prendre de l’ampleur. Les gens cherchaient du travail. Bon nombre d’entre eux se faisaient engager comme guides durant l’été. Plus tard, les jeunes ont adopté en masse le mode de vie de la société dominante, qui a gagné du terrain.

Puis d’autres facteurs ont fait leur apparition, notamment les logements territoriaux. Je me souviens de mon père qui disait : « Je ne comprends pas pourquoi ils veulent qu’on emménage dans ces nouvelles maisons ». Cette mesure a eu des répercussions majeures, en particulier pour l’autosuffisance.

C’est-à-dire?

Ils ont retiré aux Dénés une chose qui leur était chère : leur tente ou leur tipi. J’ai demandé à mon grand-père autrefois : « Pourquoi faut-il monter la tente tous les jours? ». Il m’a répondu : « Ainsi, chaque jour, nous avons une toute nouvelle maison ». Je pense que c’était une source de fierté.

Or, quand le gouvernement a construit des maisons, a mis sur pied des services et nous a confinés dans des collectivités, les gens ont changé de mentalité : « Laissons le gouvernement s’en occuper pour nous ».

Ils nous ont bien dressés, n’est-ce pas? Mais aujourd’hui, la société dominante a un gros problème : elle n’aime pas ce qu’elle a créé.

Est-il possible de concilier le mode de vie déné avec l’économie basée sur les salaires dans le monde actuel?

Je crois qu’il est possible d’être Déné tout en vivant dans la modernité. Les habitants de Deline y sont très bien parvenus. Nous avons toujours accès aux ressources. Nous avons le Grand lac de l’Ours, où la pêche commerciale est interdite. Il y a toujours des caribous, des ressources naturelles et des ressources non renouvelables.

Si nous pouvons convaincre notre peuple, plus particulièrement nos jeunes, non pas à revenir au mode de vie de nos grands-parents, mais seulement à l’intégrer à leur quotidien, ce sera un pas dans la bonne direction.

Nous avons même envisagé de les payer pour qu’ils aillent vivre sur les terres. Pourquoi pas? Non seulement ils valoriseraient le mode de vie Déné, mais ils renoueraient avec notre territoire. Ils en seraient les gardiens.

Pourquoi est-ce si important?

Je souhaite que notre histoire nous enseigne que nous ne pouvons pas développer un secteur au détriment d’un autre, détruire ici pour construire ailleurs. Il faut expliquer à nos jeunes pourquoi c’est si important. Nous devons connaître notre histoire, savoir comment nous vivions avant l’arrivée des Européens. Il faut renouer avec notre nature dénée et nous demander ce que nous devons faire. Lorsque nous parlerons notre langue, nous comprendrons ce que signifie être un Déné.


Écrivez à Eilís Quinn à eilis.quinn(at)radio-canada.ca

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Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn est journaliste responsable du site Regard sur l'Arctique/Eye On The Arctic, une coproduction circumpolaire de Radio Canada International. En plus des nouvelles quotidiennes et de son blogue, Eilís produit des documentaires et des séries multimédias. Elle s'intéresse notamment aux problèmes auxquels font face les peuples autochtones dans l'Arctique. Son documentaire « Bridging the Divide » a été finaliste aux Webby Awards 2012. Son travail en tant que journaliste au Canada et aux États-Unis et comme animatrice pour la série de Worldwide Discovery/BBC intitulée « Best in China » l'a menée dans certaines des régions les plus froides du monde telles que les montagnes tibétaines, le Groenland, l'Arctique russe, le Yukon, le Nunavut et le Nunavik.

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