Pour la première fois, une nouvelle route relie le village arctique de Tuktoyaktuk à l’ensemble du Canada

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Paysage près de Tuktoyaktuk en Arctique. (Emilio Avalos/Radio-Canada)
Oui, c’est loin. Oui, c’est froid. Mais il y a maintenant une autoroute pour s’y rendre! La première route canadienne, quatre saisons, jusqu’aux rives de l’océan le plus nordique de la planète sera inaugurée demain. Et sa construction relève de l’exploit.

Construire une route dans le Grand Nord, c’est un peu comme ériger une montagne de gravier sur un immense gâteau congelé.S’il fait très froid, la base tient le coup. Mais si le temps se réchauffe, elle devient spongieuse et fragile.

(Radio-Canada)

Alors pour relier Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest, à Tuktoyaktuk, sur les rives de la mer de Beaufort, les ingénieurs ont mis toutes les chances de leur côté.

(Radio-Canada)

La route de 140 kilomètres a été construite l’hiver – durant quatre hivers pour être exact – quand le sol était très solide. Le mercure descendait parfois sous la barre des moins 50 degrés Celsius et, pendant des mois, il n’y avait pas de luminosité.

Dean Ahmet devant la barrière qui marque le début de la route vers l’océan Arctique. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

« On devait laisser l’équipement en marche 24 heures sur 24, sinon, tout aurait gelé. » – Dean Ahmet, responsable de projet, autoroute Inuvik-Tuktoyaktuk

Et puis, comme le sol est composé en partie de glace – de la glace dont la couche supérieure peut fondre l’été, surtout si elle est exposée en plein air -, les équipes ont préféré construire une route surélevée, en ajoutant jusqu’à quatre mètres de gravier.

Creuser, comme on le fait d’habitude, aurait accéléré la fonte.

La chaussée ne sera pas asphaltée pour éviter que la route ne se fissure, si le sol bouge.

La route de gravier qu’on voit surélevée par rapport au sol. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

« C’est vraiment de l’expérimentation », explique Dean Ahmet, l’ingénieur qui a supervisé la construction de ce projet de 300 millions de dollars, financé en partie par le gouvernement fédéral.

« Il y a très peu d’autoroutes qui existent au nord du cercle polaire. On espère donc apprendre de cette route et voir comment elle va se comporter », ajoute-t-il.

Rien que de déterminer un tracé de 140 kilomètres était un défi. Sur ce territoire, au nord de la limite des arbres, les lacs – petits et grands – sont omniprésents.

Pourquoi une route vers l’Arctique?
Environ 900 personnes vivent à Tuktoyaktuk, mais il n’y a que 50 emplois à temps plein, selon le maire. Le reste, c’est du temps partiel. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Au départ, le projet, lancé sous le gouvernement de Stephen Harper en janvier 2014, devait être la « route des ressources ». Une route qui aurait facilité l’exploitation pétrolière et gazière dans la mer de Beaufort.

Mais en décembre dernier, le premier ministre Justin Trudeau a interdit tout nouveau forage dans l’Arctique, bloquant du même coup les espoirs de relance économique de plusieurs, au point d’arrivée, à Tuktoyaktuk.

«On est vraiment déçus […] Sur environ 1000 habitants, il n’y a que 50 emplois à temps plein ici. Le reste, c’est du temps partiel.» – Darrel Nasogaluak, maire de Tuktoyaktuk

Des poissons en train d’être fumés sur la plage. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Sans le pétrole, la communauté de 900 habitants s’est rabattue sur le tourisme.

Tuk, comme tout le monde la surnomme, espère attirer des milliers de visiteurs de plus dès l’été prochain.

Mais là encore, tout n’est pas gagné. Tuk ne compte que trois gîtes et n’a aucun restaurant.

Michele Tomasino, qui donne un cours de tourisme à l’école secondaire – un cours plus populaire que jamais cette année – reconnaît qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. « Les gens pensent plus à l’immédiat. […] La vie est vraiment cyclique ici. Elle suit les cycles de la chasse et de la pêche. »

« En ce moment, ajoute-t-elle, j’ai des étudiants qui ne sont pas ici parce qu’ils sont partis avec leur famille sur la terre. »

Le groupe de danseurs et percussionnistes de Tuktoyaktuk, Siglitmiut. (Laurence Martin/Radio-Canada)
La fin de l’isolement

L’apport le plus considérable de cette route est peut-être, finalement, celui qui apparaît comme le plus évident : un lien permanent, pour les résidents de Tuktoyaktuk, avec le reste du monde.

Jocelyn Noksana, mère de deux petites filles, dans sa résidence de Tuktoyaktuk. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Jusqu’à aujourd’hui, les Inuits, qui vivent à Tuk, devaient dépenser des centaines de dollars en billets d’avion pour sortir de chez eux. Une route de glace était construite chaque hiver, mais avait une durée de vie de seulement trois mois et demi.

« Et qui va payer 440 $ de billets d’avion pour aller se faire couper les cheveux? », disait en riant Jocelyn Noksana, une jeune mère de deux adorables petites filles.

Le congélateur de Jocelyn est rempli de trésors de chasse : du caribou et du béluga, surtout. Son grand rêve, c’est d’ailleurs de chasser l’ours polaire.

Si certains résidents craignent que les touristes ne perturbent le mode de vie paisible et traditionnel, Jocelyn, elle, est optimiste.

Des crânes d’ours polaire. Les touristes les achètent 180 $ pièce. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Le congélateur de Jocelyn est rempli de trésors de chasse : du caribou et du béluga, surtout. Son grand rêve, c’est d’ailleurs de chasser l’ours polaire.

Si certains résidents craignent que les touristes ne perturbent le mode de vie paisible et traditionnel, Jocelyn, elle, est optimiste.

À l’automne, les habitants de Tuktoyaktuk font la récolte des baies. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Oui, reconnaît-elle, la drogue et l’alcool pourraient devenir plus facilement accessibles, mais, au bout du compte, la route est synonyme de liberté.

« Parfois, on se sent tellement isolés ici, surtout pour les produits et les services. […] Et là, mes filles vont pouvoir aller habiter au Texas et toujours trouver un chemin vers chez elle. Est-ce que ce n’est pas extraordinaire ça? » – Jocelyn Noksana, résidente de Tuktoyaktuk

Les produits dans les deux épiceries locales devraient aussi être moins chers et plus diversifiés.

À combien de temps de chez vous?

De la fin du mois de mai à la fin du mois de juillet, le soleil ne se couche jamais à Tuktoyaktuk. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Maintenant, passons aux choses sérieuses. Vous vous demandez : et si, lors de mes prochaines vacances, plutôt que de prendre l’avion vers la Floride ou Paris, j’optais pour Tuktoyaktuk, combien de temps cela prendrait de s’y rendre en voiture?

Des jours. Plus d’une semaine, dans certains cas. La nouvelle autoroute entre Inuvik et Tuk n’est qu’un petit segment, le segment final d’un long voyage à travers plusieurs provinces et territoires.

Trajet pour se rendre à Tuktoyaktuk, en provenance de :

  • Moncton : 92 h ou 7898 km
  • Montréal : 83 h ou 6930 km
  • Toronto : 79 h ou 6828 km
  • Winnipeg : 59 h ou 4655 km
  • Vancouver : 53 h ou 3902 km
  • Edmonton : 46 h ou 3350 km
Le point de départ de la route à Inuvik. On voit des arbres pousser pendant encore quelques kilomètres au nord puis c’est la toundra. (Emilio Avalos/Radio-Canada)

Il y a aussi l’option de prendre l’avion jusqu’à Inuvik. Mais un aller-retour en provenance de Montréal coûte facilement 2500 $.

L’Arctique sera donc un peu plus facile d’accès dès demain, mais nous sommes encore bien loin d’une véritable proximité avec notre Grand Nord.

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Laurence Martin, Radio-Canada

Laurence Martin, Radio-Canada

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