Ignorer le savoir traditionnel des femmes autochtones nuit à la recherche en Arctique, disent des expertes

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« Si [les femmes] sont absentes de la recherche, il manque tout un domaine de connaissances qui pourrait faire partie des politiques publiques et de la gouvernance », dit Deborah McGregor, professeur à l’Université de York et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice environnementale et les droits des peuples autochtones. (Eilis Quinn/Regard sur l’Arctique)
Les connaissances traditionnelles des femmes autochtones sont trop souvent exclues de la recherche scientifique dans le nord, ce qui pourrait avoir de sérieuses répercussions sur notre compréhension de la façon dont les changements climatiques transforment le monde circumpolaire.

C’est du moins l’avis de nombreux conférenciers qui ont pris part au Sommet sur la durabilité de l’Arctique du G7 la semaine dernière, à Montréal, dans le sud-est du Canada.

« Les systèmes de connaissances autochtones sont genrés », lance d’abord Deborah McGregor, professeure à l’Université York et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice environnementale et les droits des peuples autochtones.

« Si [les femmes] sont absentes de la recherche, il manque tout un domaine de connaissances qui pourrait faire partie des politiques publiques et de la gouvernance. »

Deborah McGregor, professeure à l'Université York

La recherche sur les changements climatiques dans l’Arctique se concentre principalement sur la chasse et le piégeage – des activités traditionnellement dominées par les hommes.

Ainsi, même si des femmes de diverses communautés remarquent que les baies et les plantes qu’elles cueillent changent de façon importante, tout comme les peaux d’animaux avec lesquelles elles créent notamment des vêtements, leurs observations se retrouvent très rarement dans la recherche scientifique ou dans les reportages des médias.

Cette aînée des Dénés, dans les Territoires du Nord-Ouest, dans le Nord canadien participe à un atelier sur le savoir traditionnel. Les femmes détenant le savoir traditionnel, notamment des connaissances particulières des plantes de l’Arctique et des peaux des animaux, sont souvent laissées de côtés dans la recherche scientifiques. (Eilis Quinn/Radio-Canada)

La présence d’un plus grand nombre de femmes autochtones dans des postes de direction pourrait contribuer grandement à rétablir l’équilibre, croit la professeure McGregor.

La recherche n’est pas « neutre »

Pour Karla Jessen Williamson, une professeure adjointe à la faculté d’éducation de l’Université de la Saskatchewan qui se spécialise dans les rapports entre les sexes ainsi que dans les peuples de l’Arctique et la gouvernance, la marginalisation des connaissances des femmes est un sous-produit du colonialisme vécu par les Inuits et d’autres peuples autochtones dans le monde circumpolaire.

« La recherche en soi n’est en aucun cas une chose neutre, indique cette Inuite qui a grandi au Groenland. Généralement, les chercheurs qui viennent dans l’Arctique sont des hommes célibataires qui restent trois semaines et qui repartent tout de suite. »

Karla Jessen Williamson au Sommet sur la durabilité de l’Arctique du G7. (Eilis Quinn/Regard sur l’Arctique)

Elle poursuit en indiquant que dans l’Arctique, il y a toujours eu un grand respect de l’égalité des sexes. « Malheureusement, dit-elle, c’est moins le cas aujourd’hui. Les femmes reçoivent un salaire moins élevé que les hommes, ce qui n’était pas le cas il y a environ 15 ans. »

Ce n’est donc plus seulement une question de connaissances, indique la professeure. « Nous voulons être perçues comme des gens qui ont autre chose à offrir. »

Des décisions politiques qui s’appuient sur le savoir

De nombreux conférenciers ont aussi souligné qu’à l’importance des dépositaires de connaissances marginalisés s’ajoutent celle d’intégrer différents systèmes de savoir dans la recherche scientifique.

« Les femmes, ainsi que la communauté queer autochtone qui se mobilise dans l’Arctique, posent de sacrées bonnes questions quand il s’agit de science », a exposé Erin Freeland, première boursière Rhodes du Nord canadien et fondatrice du Dechinta Centre for Research and Learning, dans les Territoires du Nord-Ouest.

« Quelles voix sont absentes dans cette pièce? Si elles ne se trouvent pas dans la pièce, elles ne se trouvent pas dans les politiques, » dit Erin Freeland, directrice du Dechinta Centre for Research and Learning. (Eilis Quinn/Regard sur l’Arctique)

Mme Freeland a notamment expliqué comment il est essentiel de veiller à ce que ces voix, et ces intérêts, soient intégrés à la science afin de s’assurer que les décisions politiques se basent sur l’ensemble des connaissances arctiques.

« Il est absolument fondamental d’intégrer tout le monde à la science si nous voulons avoir un Arctique durable. Ces voix comptent. Elles sont là, elles doivent être écoutées », a-t-elle conclu.

– Traduit par Julien McEvoy pour Espaces autochtones

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Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn est journaliste responsable du site Regard sur l'Arctique/Eye On The Arctic, une coproduction circumpolaire de Radio Canada International. En plus des nouvelles quotidiennes et de son blogue, Eilís produit des documentaires et des séries multimédias. Elle s'intéresse notamment aux problèmes auxquels font face les peuples autochtones dans l'Arctique. Son documentaire « Bridging the Divide » a été finaliste aux Webby Awards 2012. Son travail en tant que journaliste au Canada et aux États-Unis et comme animatrice pour la série de Worldwide Discovery/BBC intitulée « Best in China » l'a menée dans certaines des régions les plus froides du monde telles que les montagnes tibétaines, le Groenland, l'Arctique russe, le Yukon, le Nunavut et le Nunavik.

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