Blogue – La Russie et l’Asie veulent tirer profit de l’ouverture des routes maritimes arctiques

Share
Un brise-glace au port de Sabetta dans le Grand Nord russe, en mai 2016. (Kirill Kudryavtsev/AFP/Getty Images)
Un autre été, une autre série de développements intéressants dans la région arctique. Cette même région s’avère importante pour jauger le développement de routes maritimes viables dans l’Arctique russe. Le Passage du Nord-Est (PNE), cet enchevêtrement de détroits au nord de la Russie, va tenir la clé de l’exploitation commerciale de ces voies maritimes libérées de glaces et constituer un précédent.

Le transit du bateau-conteneur Venta Maersk, à travers le PNE représente une première pour ce type de navire, faisant la navette entre Vladivostok (Russie orientale) et Saint-Pétersbourg (Russie occidentale). Les yeux du monde entier sont évidemment tournés vers le Venta Maersk afin d’évaluer le succès du voyage. Combiné au transit réussi du navire Tian En, de la firme chinoise COSCO, il y a quelques jours, le passage du Venta Maersk dans les prochains jours va représenter une confirmation supplémentaire que le PNE va devenir dans les prochaines années, une option pour la navigation commerciale provenant d’Asie de l’Est.

Le Venta Maersk dans le port de Vladivostok, dans l’est de la Russie, le 22 août 2018. (Yuri Maltsev/Reuters)
Accent sur le transport d’énergies fossiles

Le PNE représenterait une économie significative pour tout navire voulant atteindre l’Europe avec comme point de départ l’Asie de l’Est. Jusqu’à ce jour, cette voie de navigation avait vu passer surtout des navires transportant du gaz naturel liquéfié. Cet été, une première livraison importante de gaz naturel liquéfié a transité à travers le PNE, de la péninsule du Yamal en Russie arctique à la côte chinoise. Toutefois, cela ne signifie pas que les compagnies russes opérant dans l’Arctique font des affaires d’or. Il y a quelques semaines, la Murmansk Shipping Company, spécialisée dans le transport maritime dans l’Arctique russe, se voyait acculée au pied du mur par ses créanciers; le marché actuel reste éminemment instable pour des intérêts privés.

Le projet de gaz naturel liquéfié de Sabetta, dans la péninsule du Yamal située dans l’Arctique russe, en décembre 2017. (Maxim Zmeyev/AFP/Getty Images)

La question de la popularité sur le moyen et long terme du PNE reste entière par contre; assistera-t-on à une poignée de transits spécialisés ou est-ce que cette pratique se généralisera? Les investissements et les politiques de possibles États utilisateurs du PNE tendent à appuyer la deuxième hypothèse.

Quels pays s’intéressent au Passage du Nord-Est?

Ce qui nous amène aux États les plus susceptibles d’emprunter le PNE. Cet été, la Corée du Sud a publié une deuxième stratégie arctique, avec pour objectif principal de développer des relations positives et constructives avec la Russie permettant de maximiser l’utilisation du PNE. Des compagnies sud-coréennes testent cette voie navigable depuis 2013. La Chine et la Corée du Sud investissent en ce sens pour se donner les moyens de leurs ambitions. Ainsi, la Corée du Sud a annoncé la construction d’un nouveau brise-glace tandis que la Chine a confirmé la mise en fonction d’un brise-glace à l’horizon 2019. Évidemment, la recherche scientifique aux pôles, en Arctique mais aussi en Antarctique, représente une priorité. Par contre, l’objectif pour la Chine était clair : le seul navire polaire qu’il détenait jusqu’à maintenant, le Xue Long, avait de la difficulté à affronter les glaces capricieuses de la région arctique, mais le prochain saura relever ce défi.

Le brise-glace chinois Xue Long quittant le port de Shanghai, en novembre 2017. (STR/AFP/Getty Images)

La Chine a aussi affirmé sa volonté de développer une flotte de brise-glace à propulsion nucléaire. Les investissements chinois vont surtout dans le sens d’une quête d’autonomisation dans l’exploitation du PNE, bien que la flotte de brise-glace russe ne trouve pas d’équivalent ailleurs dans le monde. La coopération sino-russe en Arctique est un facteur incontournable du succès des transits observés cet été.

Une progression à petits pas

L’été 2018 semble avoir confirmé un phénomène; l’ouverture du PNE s’accélère et la demande de pays utilisateurs est indéniable. Au Canada, cela devrait être vu comme un précédent intéressant, même si les effets de la fonte des glaces ne se font pas autant ressentir que dans l’Arctique russe. De plus, certaines conditions doivent être réunies pour observer un tel changement; des infrastructures suffisantes (côté russe), des États utilisateurs voyant un intérêt matériel et des ressources naturelles significatives augmentant du coup l’importance stratégique du passage.

Dans ces trois cas (surtout les deux premiers), il n’y a pas vraiment de parallèle observable avec l’Arctique canadien et le Passage du Nord-Ouest, situé dans le Nord canadien. Et même lorsque toutes ces conditions sont réunies, le développement se fait à petits pas, comme dans le cas de l’Arctique russe. Il semble aussi impératif de souligner que dans le cas de l’Arctique russe, l’ouverture des détroits arctiques se déroule dans un esprit coopératif indéniable. Nous sommes donc bien loin des scénarios catastrophe évoqués avec certitude il y a quelques années. Cette évolution devrait instruire les observateurs de la région à faire preuve de retenue lorsqu’il se tentent au jeu des prédictions…

Share
Mathieu Landriault

Mathieu Landriault

Mathieu Landriault enseigne la science politique à l'Université d'Ottawa. Il est chercheur associé au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ). Ses travaux se concentrent sur des questions de sécurité et souveraineté arctiques ainsi que sur des enjeux touchant la politique étrangère canadienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *