Un composé toxique menace la population mondiale d’épaulards

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L’étude montre que les 36 épaulards situés à proximité du détroit de Gibraltar, dans la mer Méditerranée, sont parmi les plus susceptibles de diminuer d’ici les 30 à 50 prochaines années. (Audun Rikardsen/Courtoisie de Jean-Pierre Desforges)
Les espèces marines hissées au sommet de la chaîne alimentaire sont les premières à subir les effets de la pollution. C’est le cas des populations d’épaulards, les mammifères les plus contaminés par les biphényles polychlorés (BPC), qu’ils se trouvent dans les eaux arctiques ou dans les régions tropicales. Une récente étude, menée par 16 chercheurs nord-américains et européens, a conclu que ce composé synthétique menaçait la viabilité de plus de la moitié de la population mondiale d’orques.

« Plus [l’animal] se trouve haut dans la chaîne alimentaire, plus la concentration de composés chimiques est élevée, explique le chercheur postdoctoral à l’université danoise d’Aarhus et auteur principal de l’étude, Jean-Pierre Desforges. C’est ce qu’on appelle la bioaccumulation. »

L’étude, publiée le 28 septembre dans la revue scientifique Science, montre que le nombre d’épaulards situés dans les régions industrialisées et dont le niveau trophique est le plus élevé est susceptible de diminuer d’ici les 30 à 50 prochaines années.

« Nous disposions au total [de données] provenant de plus de 350 épaulards, ce qui incluait à la fois les données que nous avions collectées et celles de nos collaborateurs, puis nous avons complété avec les informations issues de la littérature », explique le chercheur, joint par téléphone depuis Copenhague.

Les chercheurs se sont intéressés aux retombées des BPC sur les populations d’épaulards, qui figurent parmi les plus importants prédateurs marins. Pour parvenir à ces conclusions, les scientifiques ont mené des biopsies, des nécropsies et des études de trajectoires par satellite auprès de ces mammifères autour de l’Islande, au nord de la Norvège et à l’est du Groenland, avant de comparer leurs résultats à des données internationales.

En janvier 2016, l’équipe de chercheurs s’est rendue à Gryllefjord, dans le nord-ouest de la Norvège. (Courtoisie de Rune Dietz)
Poisons, les BPC?

Ces composés toxiques, qui se transmettent de la femelle à son enfant, altèrent la reproduction, perturbent le système endocrinien et immunitaire et augmentent le risque de cancer chez les vertébrés. Les BPC ont longtemps été utilisés dans plusieurs matériaux industriels, comme les produits de calfeutrage et d’étanchéité, l’huile de coupe, l’encre et les additifs pour la peinture.

Selon l’étude, environ 50 % de la quantité produite de ce composé toxique entre 1930 et 1993 provenait des États-Unis. Leur importation, leur fabrication et leur vente sont interdites au Canada depuis 1977 et aux États-Unis depuis 1978. Toutefois, les propriétaires d’équipements contenant des BPC peuvent continuer de les utiliser jusqu’en 2025 si ces appareils étaient déjà en usage avant leur interdiction.

Le chercheur franco-ontarien Jean-Pierre Desforges s’est entre autres rendu à Scoresby Sund, un fjord situé sur la côte est du Groenland, pour collecter des données sur les concentrations de BPC contenus dans les tissus des épaulards. (Rune Dietz/Courtoisie de Jean-Pierre Desforges)

Les chercheurs ont mis au point un modèle d’évaluation des risques capable de prévoir les effets sur ces mammifères de l’exposition aux BPC dans tous les océans du globe et au cours des 100 prochaines années. À la suite de ces simulations, les scientifiques ont relevé qu’une forte concentration de BPC influençait grandement la taille et la durée de vie des orques.

Régions à risque

Selon le modèle, les populations d’épaulards présents dans l’Arctique et dans l’Antarctique, où les concentrations de BPC sont relativement faibles, continueront de croître ou ne seront que modestement réduites au cours des prochaines années.

À l’opposé, dans les régions où les concentrations de BPC sont plus élevées, comme à proximité du Japon, du Brésil, du détroit de Gibraltar ou encore du Royaume-Uni, les populations d’épaulards risquent de s’effondrer complètement d’ici le prochain siècle. Comme le mentionne le chercheur Jean-Pierre Desforges, certaines régions du monde présentent plus de risques que d’autres pour la survie de cette espèce.

Quelles conséquences pour les humains?

Le portrait n’est pas rose non plus pour les humains, dont le niveau trophique est lui aussi élevé dans la chaîne alimentaire. « Les humains les plus à risque sont surtout [ceux] situés dans les communautés nordiques qui ont une alimentation de subsistance, comme ceux qui pêchent le phoque [ou] la baleine par exemple », croit le chercheur. Toutefois, ce dernier précise que les facteurs de risques qui différencient l’épaulard de l’humain sont aux antipodes.

« De manière générale, l’humain ne se nourrit pas quotidiennement de poissons à chaque repas. […] Nous consommons des fruits de mer, mais c’est une alimentation basée exclusivement sur des produits de la mer qui rend les risques [pour la santé] plus importants. »

Jean-Pierre Desforges, premier auteur de l’étude et chercheur postdoctoral à l’Université d’Aarhus
« Dans plusieurs régions, il est possible de retrouver des écotypes [d’épaulards] qui se nourrissent de poissons et d’autres de phoques, et ce, dans le même secteur », explique le chercheur postdoctoral Jean-Pierre Desforges. (Aqqalu Rosing-Asvid/Courtoisie de l’Institut des ressources naturelles du Groenland via Reuters)
Les BPC peuvent toutefois être nocifs à long terme pour la santé. Selon Santé Canada, ces composés sont toxiques pour le corps et potentiellement cancérigènes.

Prochaines étapes

Depuis 2004, les 152 pays signataires de la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants tentent de réduire les apports de ces substances chimiques dans l’environnement.

Bien que le gouvernement canadien ait fixé au 31 décembre 2025 la date butoir pour l’utilisation d’équipements contenant des BPC, Jean-Pierre Desforges croit que cette échéance est trop tardive.

« Nous devons nous demander : que pouvons-nous faire de plus dans la lignée de la Convention de Stockholm? », s’interroge le chercheur.

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