Blogue – Comment écrire un article sur l’Arctique en cinq étapes faciles

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La baie de Baffin, dans l’Arctique canadien. (Jonathan Hayward/La Presse canadienne)
Vous venez donc d’être assigné-e à écrire un article sur l’Arctique. Félicitations! Ceci constituera une de vos tâches les plus faciles.

La clé est d’écrire un récit parfait racontant parfaitement ce qu’un lecteur urbain, vivant plus au Sud voudrait lire. Tenez-vous-en à la recette et vous serez capable de décrocher un nombre de clics phénoménaux en peu de temps.

1. Les changements climatiques sont le prétexte pour votre article; il faut donc s’assurer de mentionner de combien de degrés la région s’est réchauffée. Afin d’éviter de faire de l’arithmétique, simplement affirmer que la région s’est réchauffée « du double en comparaison au reste de la planète ». Précisez que ceci va avoir un impact considérable sur les ours polaires. Ne pas oublier d’inclure une illustration de l’océan Arctique qui montre la réduction du couvert glacier depuis 1979 : c’est un incontournable!

Un ours polaire traverse la route à Churchill au Manitoba, dans le Nord canadien, en 2009. (Jonathan Hayward/Radio-Canada)

2. La métaphore du conflit arctique est essentielle. La plupart des journalistes ont habituellement commencé leur article par le dépôt du drapeau russe sous le pôle Nord en 2007, mais de plus en plus, ces mêmes journalistes utilisent l’énoncé de politique arctique de la Chine publié en 2018. Le fait de présenter les Russes et les Chinois en tant que double menace à la souveraineté arctique s’avère idéal.

Il faut aussi s’assurer de noter que la Russie a beaucoup plus de brise-glaces que votre pays et que la Chine en construit quelques-uns aussi. Mentionnez que ces brise-glaces ont des buts sinistres, comme de mener des combats ou de participer à des activités de pêche illégale. Décrivez du même coup la croissance de la flotte marchande dans le Passage du Nord-Est en pourcentage (« 80 % ») plutôt que d’utiliser des fréquences (27 voyages en 2017).

Le brise-glace chinois Xue Long quittant le port de Shanghai, en novembre 2017. (STR/AFP/Getty Images)

Il est préférable de décrire la revendication russe sur le plateau continental arctique en tant qu’appropriation territoriale, bien que 80 autres États ont fait des revendications similaires en fonction de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Si vous mentionnez que le Canada et le Danemark ont fait des revendications similaires, il faut montrer que la revendication russe est d’une façon ou d’une autre plus agressive. Il est toujours préférable de se référer au pôle Nord plutôt qu’à l’océan Arctique central, bien que le premier terme réfère à un point abstrait.

Vous obtiendrez des points bonis si vous pouvez montrer une carte avec le déploiement des effectifs militaires russes en Arctique. Ne faites pas la distinction entre des pistes d’atterrissage de l’ère soviétique, des ports pour stocker le carburant ou des stations servant aux opérations de recherche et sauvetage. L’important est de montrer beaucoup de points sur la carte. Décrivez la nouvelle base russe Nagurskoye, installée sur la terre d’Alexandra dans l’archipel François-Joseph et qui peut accommoder 150 personnes, comme étant « géante » ou « massive ».

Le président russe Vladimir Poutine (à gauche) tient un pic à glace en compagnie du premier ministre Dmitri Medvedev (à droite) lors d’une visite d’une caverne de glace sur l’archipel François-Joseph, dans l’Arctique russe, le 29 mars 2017. (Alexey Druzhinin/AFP/Getty Images)

3. Le développement des ressources est, bien entendu, la raison pourquoi nous sommes dans cette région. Commencez par affirmer que la région arctique pourrait contenir 90 milliards de barils de pétrole. Si vous vous sentez audacieux, déclarez qu’il s’agit d’un « océan d’un billion de dollars ». Expliquez le paradoxe que le changement climatique a rendu ces ressources d’hydrocarbures plus accessibles, CE QUI VA MENER À UNE ACCÉLÉRATION DES CHANGEMENTS CLIMATIQUES. Pour une vue plus équilibrée, rappelez au lecteur que le développement des ressources fournit aussi des emplois dans des régions éloignées. Citez aussi quelqu’un de Greenpeace qui décrit comment ces emplois pourraient être remplacés par des projets d’énergie renouvelable ou par du tourisme.

4. Il est très important de mentionner la présence de communautés autochtones, et le fait qu’elles vivent en Arctique depuis des millénaires. Un voyage dans un village inuit est optimal. Décrivez la température du jour pendant lequel vous avez visité comme étant gelée, brutale ou difficile.

Fournissez des citations qui expliquent comment les changements climatiques ont affecté les dynamiques de chasse. Les références quant aux problèmes de dépendance, le prix élevé du lait, les infrastructures en lambeaux – tous les types de difficultés – sont les bienvenues. Par contre, les descriptions de la vie normale de tous les jours sont déconseillées.

5. La partie la plus facile de votre article sera de choisir un titre; après tout, il n’y a que quatre options possibles. La « Ruée pour l’Arctique », la « Lutte pour la puissance polaire » et la « Course aux ressources arctiques » sont de bonnes options, mais il est difficile de battre une « Nouvelle guerre froide ».

Des soldats russes à la base Nagurskoye sur l’île d’Alexandra Land, dans l’Arctique russe. (Sergei Karpukhin/Reuters)

Incluez une image de soldats en uniformes de camouflage hivernal dans vos interventions sur les médias sociaux.

Une fois que vous avez coché toutes ces cases, votre article sur l’Arctique est terminé. Excellent travail de conscientisation sur cette région changeante et vulnérable. Après tout, ce qui se passe en Arctique ne doit pas rester confiné à l’Arctique.

Ce blogue a été publié initialement en anglais sur le site de nouvelles Arctic Today. Traduit par Mathieu Landriault.

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Heather Exner-Pirot

Heather Exner-Pirot

Heather Exner-Pirot is a Research Associate at the Observatoire de la politique et la sécurité de l'Arctique (OPSA) and the managing editor of the Arctic Yearbook. She has held positions at the University of Saskatchewan, the International Centre for Northern Governance and Development and the University of the Arctic. She completed her doctoral degree in political science at the University of Calgary in 2011. She has published extensively in Arctic and northern governance, human security, and Indigenous economic development. Read Heather Exner-Pirot’s articles

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