Droits d’auteur et redevances, l’autre visage de l’art inuit

Share
L’artiste inuit Jomie Aipeelee sculpte, à l’extérieur, un boeuf musqué dans une pierre de serpentine. Ce jour là, il faisait -44 degrés à Iqaluit, au Nunavut. (Marc Godbout/Radio-Canada)
Même si leur renommée n’est plus à faire, ici comme à l’étranger, la plupart des artistes inuits sont dans le besoin et ne voient pas l’ombre des profits parfois considérables réalisés lors de la revente de leurs œuvres. Ottawa devrait-il légiférer pour qu’ils touchent une redevance? Un bras de fer s’intensifie.

Kooyoo Peter se consacre à la dernière étape. Le polissage a lieu presque sans relâche pendant plus d’une heure. Dans une minuscule pièce, les mouvements sur la pierre sont si intenses qu’il a parfois du mal à récupérer son souffle.

Pourquoi ne s’arrête-t-il pas quelques minutes? Pourquoi est-il si pressé de terminer sa sculpture? « Je dois la vendre rapidement. Je dois pouvoir manger et nourrir ma famille. »

À 52 ans, Kooyoo Peter jouit pourtant d’une certaine notoriété. Fils d’un célèbre sculpteur de Cape Dorset, ses œuvres sont exposées aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne et en France.

Kooyou Peter de Cape Dorset, au Nunavut, procède au polissage de son ours dansant sculpté dans la serpentine. (Marc Godbout/Radio-Canada)

Dernièrement, l’artiste a obtenu 900 $ pour un de ses ours dansants sculptés dans la serpentine, la pierre la plus utilisée par les artistes de l’île de Baffin. Mais quelques semaines plus tard, la même pièce était revendue 6500 $ sur le marché!

La véritable valeur d’une œuvre est rarement atteinte dès la première vente. Le prix de l’art inuit varie considérablement entre la vente et la revente. Et très souvent, l’artiste est le seul à ne pas pouvoir en profiter.

À plus de 2000 kilomètres des grands centres, des marchands d’art et des collectionneurs, Kooyoo Peter est isolé. Il a peu de pouvoir dans ce marché du Sud.

Le Canada, un retardataire

Cette réalité met en évidence l’absence d’un régime de redevances pour les artistes visuels au Canada. Et elle relance le débat sur le principe du droit de suite.

Le droit de suite permet à un artiste de recevoir un bénéfice chaque fois qu’une de ses oeuvres est revendue publiquement par une maison d’enchères ou par une galerie commerciale.

La France a été le premier pays à l’instaurer, en 1920. Depuis, le droit de suite sur la revente des oeuvres artistiques est appliqué dans plus de 90 pays, mais toujours pas au Canada.


Les artistes visuels perçoivent généralement 5 % du produit de la revente de leurs œuvres dans la plupart des pays où le modèle est appliqué. Quand les créateurs meurent, c’est la succession qui y a droit.

Au Canada, des regroupements comme le Front des artistes canadiens (CARFAC) font des pieds et des mains pour convaincre le gouvernement fédéral de l’adopter.

Ils exigent que le droit de suite soit intégré à la Loi sur le droit d’auteur, qui fait présentement l’objet d’une révision à Ottawa.

« Les artistes autochtones pourraient avoir le plus à gagner; ils sont parmi les plus exploités dans les marchés commerciaux de revente. »

April Britski, directrice générale du Front des artistes canadiens
L’art visuel demeure particulièrement important au Nunavut. Selon Statistique Canada, les artistes représentent 33 % de sa population inuite.

L’inuktitut n’a pas de mot pour désigner l’art, il est traduit par « isumanivi », qui signifie « vos propres pensées » ou « sanaugaq », qui signifie « choses faites à la main ».

Le CARFAC, qui défend les droits des artistes, insiste sur la nécessité d’établir ce régime au nom de l’équité : « Les conditions structurelles du colonialisme, qui sont très réelles, forcent souvent les artistes autochtones à vendre leurs oeuvres à prix réduit pour subvenir aux besoins de leur famille et de leur collectivité. »

De 24 $ à 216 000 $

Kenojuak Ashevak a fait connaître l’art inuit au monde entier. Elle est devenue une véritable icône au début des années 1960. Le Hibou enchanté est parmi ses oeuvres les plus célèbres.

Membre de la coopérative de Cape Dorset, où est né l’art de l’estampe inuite, elle avait vendu sa création 24 $ en 1960.

« Le hibou enchanté », une estampe de l’artiste Kenojuak Ashevac, décédée en 2013. (Musée des beaux-arts du Canada)

Kenojuak Ashevak est décédée en 2013, à 85 ans.

Avant sa mort, l’artiste primée avait émis le souhait de voir le Canada instaurer le droit de suite, rappelant qu’elle devait continuer à subvenir aux besoins de sa famille en vendant ses dessins et ses gravures.

Le 20 novembre dernier, Le hibou enchanté est mis à l’encan par la maison Waddington’s de Toronto. Une ronde d’offres fait monter les enchères. Le hibou s’envole à 216 000 $, un record pour une estampe canadienne.

De cette somme, les héritiers n’ont eu droit à absolument rien.


Une redevance qui dérange

Mais le droit de suite ne fait pas l’unanimité. L’Association des marchands d’art du Canada prévient le gouvernement des risques qui pourraient en découler. Elle implore Ottawa de ne pas aller de l’avant avec ce qu’elle considère comme une « taxe déguisée ».

Une telle mesure aurait un « effet désastreux », a déclaré son directeur Mark London devant le Comité permanent de l’industrie. Il va jusqu’à prédire l’effondrement du marché.

« Il y aura une réaction immédiate de la part des collectionneurs d’art… les ventes vont dégringoler. »

Mark London, directeur de l’Association des marchands d’art du Canada
Jomie Aipeelee définit les courbes du boeuf musqué qu’il sculpte dans la pierre de serpentine. (Marc Godbout/Radio-Canada)

Le marché de l’art inuit connaît des difficultés depuis quelques années, s’évertue à répéter l’Association: « La production est très élevée, mais la demande a diminué. »

Les grands joueurs du marché y voient un autre danger. « Comme les ventes privées ne sont généralement pas assujetties aux droits de suite des artistes, les vendeurs et les acheteurs vont certainement contourner les galeries traditionnelles et les maisons de vente aux enchères. »

Le grossiste et distributeur Bryan W. Hellwig regarde de près un ours dansant dans son commerce d’Iqaluit, au Nunavut. (Radio-Canada)

Bryan W. Hellwig est plutôt divisé sur la question du droit de suite. Il parcourt l’Arctique à la recherche des plus belles oeuvres, qu’il vend au détail. Il approvisionne aussi les grossistes et les galeries du Sud.

« Je suis d’accord, dans une certaine mesure, avec le principe. Toutes ces oeuvres qui se vendent aux enchères à des prix exorbitants, laissons l’artiste ou la famille obtenir les 5 % », considère Bryan W. Hellwig.

Mais il explique qu’un élément important est souvent oublié : les coûts de transport astronomiques associés à la réalité nordique. « Et pour des intermédiaires comme moi, un 5 % peut faire toute la différence. »

Une sculpture d’une sirène et d’un béluga est à vendre pour 9900 $. (Marc Godbout/Radio-Canada)

Où tracer la ligne? Bryan W. Hellwig considère que le droit de suite devrait s’appliquer aux encanteurs ou aux galeries qui vendent les plus grandes oeuvres.

« Ces gens font un profit de 20 % à l’achat, de 20 % à la vente et ils ne peuvent pas se permettre de donner 5 % à la famille? Voyons donc! »

Bryan W. Hellwig, Northern collectibles
Le signal attendu viendra-t-il?

Cet enjeu prend toute son importance alors qu’Ottawa effectue une révision en profondeur de la Loi sur le droit d’auteur. « Habiliter les créateurs à tirer profit de leur travail » est justement l’un des enjeux de fond.

Le Comité permanent de l’industrie, des sciences et de la technologie est à l’étape de la rédaction de son rapport final, qu’il doit déposer au Parlement dans les prochaines semaines.

Le boeuf musqué sculpté par l’artiste Jomie Aipeelee. Le sculpteur sort d’un conteneur où une partie de son travail a été effectué. (Marc Godbout/Radio-Canada)

Il livrera de nombreuses recommandations notamment sur le droit de suite. Mais la session tire à sa fin à Ottawa. Et même si le comité devait appuyer la mise en place d’un tel régime, il est maintenant pratiquement impensable qu’un projet de loi soit adopté avant les élections.

Même à l’heure de la réconciliation, sculpter le droit de suite au Canada semble plus difficile qu’ailleurs.

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *