Le manque de travailleurs de la santé permanents nuit à la santé des Inuits du nord-est du Canada, conclut une étude

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Le territoire du Nunavut, dans le nord-est du Canada, souffre d’un manque de médecins et d’infirmiers permanents, conclut une récente étude qui s’est penchée sur l’impact d’un roulement fréquent du personnel médical sur la qualité des soins de santé. (CBC)
Le roulement fréquent des équipes médicales est une réalité bien connue dans les communautés inuites de l’Arctique canadien, mais une nouvelle étude tire la sonnette d’alarme sur l’impact négatif du manque de médecins et d’infirmiers permanents au Nunavut, dans le nord-est du pays.

« Même s’ils sont très assidus, certains médecins savent que leur remplacement est de courte durée et qu’ils ne pourront pas faire de suivi, ce qui les pousse à diriger davantage leurs patients [vers d’autres médecins] », explique l’un des trois auteurs de l’étude, William Alexander MacDonald, en entrevue téléphonique avec Regard sur l’Arctique. Récemment retraité, l’ancien médecin hygiéniste en chef du Nunavut croit que le territoire a encore bien du travail à faire pour améliorer la structure de son système de santé.

L’étude, publiée le 1er avril dans le journal de l’Association médicale canadienne, s’est penchée sur l’impact d’un haut taux de roulement du personnel médical sur les soins délivrés dans les centres de santé du Nunavut.

William Alexander MacDonald a travaillé comme médecin de famille dans plusieurs communautés autochtones du pays avant de devenir médecin hygiéniste en chef du Nunavut en 2001, un poste qu’il a exercé pendant 17 ans. (Courtoisie de William Alexander MacDonald)
Des travailleurs venus du Sud

Comme certaines collectivités nordiques ne disposent pas de médecins et de psychiatres permanents, elles doivent compter sur des centres de soins infirmiers composés en grande partie de travailleurs venus de provinces du sud du pays. Les remplacements ne durent parfois que quelques semaines, ce qui complexifie le suivi de nombreux patients, souligne William Alexander MacDonald. « Les patients doivent répéter leurs problèmes à chaque reprise […] et ils passent constamment d’un médecin à un autre, déplore-t-il. Sans oublier le potentiel de dédoublement des examens médicaux ».

Les trois auteurs de l’étude ont répertorié tous les contrats délivrés à des travailleurs hospitaliers par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Nunavut entre 2014 et 2016. Pendant cette période, ils ont relevé que plus de la moitié des médecins qui avaient signé un contrat de remplacement avec le gouvernement territorial étaient de passage dans une communauté pour une période de moins de 20 jours consécutifs. Résultats : Les soins offerts sont dépersonnalisés et irréguliers, les examens médicaux dédoublés, le lien de confiance avec le patient altéré et le taux d’incidence de certaines infections demeure élevé.

« Le territoire dépend d’infirmiers contractuels pour pourvoir ses postes, ce qui, en plus d’altérer la continuité des services, représente un fardeau financier important pour le gouvernement du Nunavut », peut-on lire dans l’étude. Bien que l’analyse ne se soit pas concentrée sur l’impact financier d’un tel roulement de travailleurs, William Alexander MacDonald admet qu’il implique des coûts importants de déplacement, de logements et de formation.

Le recrutement plus facile

Il est fréquent de voir de jeunes médecins en quête de défis professionnels s’envoler vers le Nord, mais peu d’entre eux sont portés à y élire domicile de manière définitive. « Il faut encourager les gens à voir cela comme un choix de carrière et de vie plutôt qu’un simple désir d’aventure », soutient l’ancien médecin hygiéniste en chef du territoire.

La plus grande difficulté, souligne l’étude, est d’inciter les travailleurs hospitaliers à rester vivre dans les communautés qu’ils visitent. Mais l’éloignement, le coût élevé de la vie et le manque de perspectives d’emplois dans certains secteurs pour les conjoints des travailleurs sont plusieurs facteurs qui freinent les ardeurs d’un grand nombre de médecins et d’infirmiers.

Sur cette photo, le centre de santé de Kuujjuarapik, une communauté du Nunavik, dans le Nord québécois. Tout comme celles du Nunavut, certaines communautés inuites du Nunavik ne disposent pas de médecins à temps plein. Elles doivent alors compter sur leur centre de soins infirmiers, communément appelés « dispensaires ». En cas d’urgence, les infirmiers qui y travaillent peuvent recourir aux conseils de médecins qui se trouvent dans des villages voisins. (Matisse Harvey/Regard sur l’Arctique)

« J’ai beaucoup travaillé à la création de nouveaux postes pour que la charge de travail soit répartie équitablement et que les médecins n’aient pas à effectuer trop de gardes », mentionne William Alexander MacDonald. D’autres mesures incitatives peuvent encourager le personnel médical à s’installer définitivement au Nunavut, comme le salaire et le nombre de journées de congés, ajoute-t-il.

Un système de santé par et pour les Inuits

Malgré les défis que présente cet état des faits, William Alexander MacDonald n’est pas avare de pistes de solutions. « [Il faut] former davantage de médecins et d’infirmiers inuits », martèle-t-il. Il cite l’exemple du Collège de l’Arctique, à Iqaluit, qui offre un programme en sciences infirmières. « Mais cela va prendre du temps avant d’arriver à constituer des équipes médicales dont la moitié est formée de travailleurs inuits », admet-il.

Le Collège de l’Arctique, situé à Iqaluit, est le seul établissement d’enseignement du Nunavut qui offre une formation en sciences infirmières. (Vincent Desrosiers/CBC)

L’étude évoque plusieurs initiatives visant à inciter les jeunes Inuits à se tourner vers des professions médicales, comme la création de camps scientifiques et des activités de mentorat dans des écoles secondaires.

À court terme, les auteurs suggèrent notamment de mieux former les travailleurs pour que leur pratique médicale soit culturellement adéquate pour les Inuits.

« La formation actuelle d’interprètes locaux (spécialisés, par exemple, en terminologie médicale) est aussi nécessaire pour que la communication entre le personnel médical, qui ne parle pas inuktitut ou inuinnaqtun, et les patients demeure efficace », souligne aussi l’étude.

William Alexander MacDonald prépare une prochaine étude qui tentera de déterminer la composition exacte des équipes médicales à travers le territoire et de mesurer l’engagement des travailleurs pour une même communauté. Il souhaiterait aussi pouvoir comparer ses données avec d’autres régions inuites du pays pour dresser un portrait plus large de la situation.

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