Illustration mettant en avant des exemples de stéréotypes qui démolissent l’image des Samis (Artiste: Sunna Kitti/Photo : Parlement sami de Finlande)

Par Eilís Quinn

Traduction : Danielle Jazzar

Édimestre : Mathiew Leiser

 

INARI, Finlande - Voyager en Laponie finlandaise et avoir l’impression de se replonger dans les vieux clichés de l'Arctique canadien...

C’est ce que ressent le voyageur en apercevant ces igloos en verre qui percent à travers les arbres du Kakslauttanen Arctic Resort, près de la route E75, ou ces innombrables panneaux parsemés dans les villages arctiques, notamment pour annoncer les randonnées en traîneau à chiens, vendues en tant que « safaris en traîneau ».

Pour la plupart, ces éléments sont représentatifs de la culture inuit au Canada, en Alaska, au Groenland et en Russie. Toutefois, ces types de symboles sont utilisés depuis des décennies pour promouvoir la Finlande arctique auprès des touristes. Et ce, même si la région fait partie du territoire des Samis – une culture autochtone qui n'a rien à voir avec le mode de vie des Inuit, qui vivent à des milliers de kilomètres de là.

Si, d’un côté, tous ces symboles inuit utilisés pour faire la promotion de la Finlande arctique font un peu sourciller quelques connaisseurs, d’un autre côté, la promotion du tourisme arctique a un aspect bien plus dérangeant : l’omission ou le mauvais usage de la culture samie et de ses symboles pour représenter la région. Et cela dure depuis des décennies.

« Les représentations primitives trompeuses des Samis utilisées à grande échelle pour promouvoir la culture samie en Finlande sont, dans le pire des cas, insultantes pour les Samis et représentent une marchandisation de leur culture », déclare sur son site web le Parlement sami de Finlande, l’organisme qui représente les quelque 10 000 Samis du pays.

« Ces stéréotypes trompeurs employés à répétition ont un effet négatif sur l’épanouissement de la culture samie. Ayant des ressources limitées, la communauté samie peut difficilement assurer, à elle seule, une présentation correcte et authentique de sa culture. »

En plus de l’impact culturel, on constate un impact sur l’environnement; notamment des chasseurs étrangers qui perturbent les activités traditionnelles des Samis comme la chasse, la pêche et l'élevage de rennes, tout comme les « safaris » ou randonnées en traîneau à chiens perturbent tant les rennes que les chiens qui gardent les troupeaux de rennes des Samis.

Un des dessins commandées par le projet « Tourisme culturellement responsable en territoire sami » du Parlement sami de Finlande. Le dessin représente ce qui est « à ne pas faire ». Les igloos, les chiens de traîneaux et les autres symboles associés à la culture inuit n’ont rien à voir avec la culture autochtone samie de la Finlande arctique. Et pourtant, ces éléments de la culture inuit sont utilisés depuis 50 ans pour promouvoir la région. (Artiste : Sunna Kitti/Avec la permission du Parlement sami de Finlande)

Jussa Seurujarvi, un éleveur de rennes à Partakko, un village de la Finlande arctique, dit que sa communauté a de la chance de ne pas encore faire partie des circuits touristiques, mais que d’autres collectivités n’ont pas eu cette chance.

« Les touristes viennent prendre des photos dans les jardins ou les cours arrière privées, raconte-t-il. Même l’école maternelle samie a eu des problèmes parce que les touristes pensent que c’est un magasin de souvenirs et qu’ils peuvent venir prendre des photos en toute liberté. »

« Je crois qu’on ne devrait pas faire la promotion de la Laponie pour recevoir du tourisme de masse. Il faudrait en faire la promotion en tant que destination unique pour réduire les effets négatifs sur l’environnement et la culture. »

Mais aujourd’hui, les autorités samies de Finlande recommandent vivement aux voyageurs de renoncer à soutenir ces activités touristiques problématiques, de comprendre que les igloos et les traîneaux à chiens n’ont rien à voir avec la vie des Autochtones de Finlande, et d’apprendre plutôt à connaître la culture samie.

En 2018 Le Parlement sami de Finlande a lancé le projet « Tourisme culturellement responsable en territoire sami ». C’est un ensemble de directives publiées en finnois et en sami sur le site web du Parlement visant à sensibiliser les entreprises touristiques et les étudiants en tourisme. (Les directives sont publiées en quatre langues : le finnois, le sami du Nord, le sami d’Inari et le sami skolt. Les versions en anglais et en d’autres langues sont en cours de rédaction).

Les sept principes énoncés couvrent un large éventail d’éléments, qui vont de l'obtention du consentement d’une personne samie avant de la prendre en photo lors de ses activités quotidiennes à la non-utilisation du peuple ou de la culture samie comme élément exotique de promotion.


Déconstruire les stéréotypes destructeurs

Sajos est le centre culturel et administratif des Samis de Finlande, situé dans le village d’Inari. Il abrite également le Parlement sami de Finlande.
(Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)

Les Samis sont une collectivité autochtone dont le territoire, communément appelé Sapmi, s’étend dans les régions arctiques de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la péninsule de Kola, située dans l’ouest de l’Arctique russe.

Le boom du tourisme en Laponie remonte aux années 1950, quand la première dame américaine de l’époque, Eleanor Roosevelt, a visité la Finlande arctique.

Rovaniemi, aujourd’hui capitale administrative de la Laponie, avait été pratiquement rasée lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’UNICEF, un organisme dans lequel Mme Roosevelt était fortement engagée, était très impliqué dans les efforts de reconstruction d’après-guerre.

Un cabanon construit en son honneur est devenu par la suite le point de départ du village du Père Noël de Rovaniemi, principale attraction de la ville qui attire aujourd'hui environ 500 000 visiteurs par an.

Mais la visite de Mme Roosevelt est également considérée par la population comme le coup d’envoi des activités touristiques, dont les effets néfastes perdurent jusqu'à ce jour.

On raconte que les autorités locales finlandaises, voulant absolument montrer à Mme Roosevelt quelque chose d'exotique dans une région complètement ravagée par la guerre, ont demandé aux gens de se déguiser en Samis, ce qui a créé une image de la culture samie indélébile dans la mémoire de la communauté internationale : quelqu'un (généralement un Finlandais – bien que les archives ne permettent pas de savoir si les personnes sur les photos étaient en fait des Finlandais traditionnels éleveurs de rennes ou des Finlandais de la ville habillés en Samis et posant à côté d’une tente traditionnelle lavvu et d’un renne. Et ce stéréotype existe encore aujourd'hui.

Nombre de Samis considèrent que cela leur nuit, car cela nie l’existence des riches composantes de leur culture que sont la chasse, la pêche et la cueillette, et incite les étrangers à remettre en question leur « samitude » si ce qu’ils voient ne correspond pas aux stéréotypes. (En fait, la majorité des Samis qui vivent en Finlande aujourd'hui ne possèdent pas d'élevage de rennes, ou ne le pratiquent pas.)

« La condition préalable au développement d'un tourisme éthique en territoire sami est une vaste coopération fondée sur la compréhension et le respect mutuels », selon le parlement sami, représenté ici dans sa formation 2016-2019. (Sámediggi/Saamelaiskäräjät/The Sámi Parliament)

« La culture samie a été détournée, exploitée, mal interprétée et mal représentée en Finlande pendant plus de 60 ans »

Kirsi Suomi, coordonnatrice du projet « Tourisme culturellement responsable en territoire sami » au Parlement sami en Finlande.

« J’ai discuté avec des Samis du côté norvégien de la frontière, et j’ai compris qu’eux aussi souffraient des stéréotypes créés en Finlande il y a des années », dit Kirsi Suomi. Parce que, comme ici à Inari, les touristes s'approchent des habitants en leur demandant : "où peut-on trouver le peuple Sami?” Et si quelqu’un du village répond : "eh bien, je suis l'un d'entre eux", les touristes diront : "vous ne pouvez pas l’être, vous ne portez pas l’habit sami, ou vous n'avez pas de renne avec vous". »

Kirsi Suomi, coordonnatrice du projet « Tourisme culturellement responsable en territoire sami » au Parlement sami de Finlande. Photo prise à Inari, en Finlande (Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)

« Visit Finland », l’organisme national du tourisme en Finlande, a également participé à la diffusion à grande échelle des directives. Ces directives ont été publiées dans la section d’affaires de son site web et ont été diffusées sur les réseaux sociaux, dans les infolettres, les conférences et les colloques, et elles ont été incluses dans l’atelier éducatif « Voyages écoresponsables en Finlande » de Visit Finland. Les directives ont également été ajoutées à la trousse d’apprentissage en ligne de l’atelier « Voyages écoresponsables en Finlande » qui cible les voyagistes internationaux et les agences de voyages.

« Par ces tentatives, nous visons à sensibiliser l'industrie du voyage au tourisme éthiquement responsable en territoire sami et à éliminer l'utilisation non éthique de la culture samie dans l'industrie du tourisme; ce sont des objectifs que nous avons en commun avec le Parlement sami », explique Liisa Kokkarinen, directrice régionale de « Visit Finland » pour la section Destination Laponie, qui dirige le projet Destination écoresponsable en Arctique. « Nous espérons également sensibiliser les gens à la culture samie authentique et moderne en général, au lieu d’entretenir une image idéalisée d'une culture du passé. »

« Chaque fois qu’on nous signale des pratiques touristiques contraires à l'éthique en territoire sami finlandais, qu'elles soient le fait d'un voyagiste proposant des séjours en Finlande ou d'une entreprise touristique de Finlande, nous appelons ces personnes pour les sensibiliser aux principes du tourisme éthiquement responsable en territoire sami. Heureusement, cela arrive rarement et, en général, une simple discussion suffit. Souvent, les entreprises ne semblent pas se rendre compte que leurs actions sont perçues comme étant non éthiques. »


La sensibilisation par la bande dessinée

L’artiste samie Sunna Kitti a créé des œuvres d’art éducatives pour le programme de tourisme culturellement responsable du Parlement sami de Finlande. À gauche, des exemples de stéréotypes qui démolissent l’image des Samis. À droite, la culture samie moderne, dans la vraie vie. (Photo : Parlement sami de Finlande)

Kirsi Suomi raconte qu’un an après le début du projet, le Parlement sami a constaté certains changements après la diffusion des directives, mais qu'il veut toucher un public plus large en ciblant non seulement les entreprises et les étudiants en tourisme, mais aussi les voyageurs.

Et pour ce faire, le Parlement est en train de mettre sur pied une campagne en bandes dessinées pour illustrer ce qui est à faire et ce qui est à ne pas faire dans le cadre du tourisme sur le territoire sami. Kirsi Suomi dit qu'ils sont actuellement à la recherche de fonds pour imprimer des dépliants contenant les dessins, qui pourraient ensuite être distribués dans toutes les agences de tourisme en Finlande, et peut-être pour créer par la suite une application que les visiteurs pourront consulter avant même de se rendre dans l'Arctique.

« Il s'agira d'apprendre aux touristes comment se comporter de manière respectueuse et leur rappeler ce qu'ils doivent prendre en compte, car le problème principal, c’est qu'ils n'ont pas suffisamment d'informations pour le moment », précise Kirsi Suomi.

Les dessins mettent en scène toutes sortes de situations. Ceux qui sont marqués d’une croix rouge sont considérés comme « à ne pas faire » et ceux qui sont cochés en vert sont considérés comme « à faire », dans le cadre du tourisme en Laponie.

Ils traitent tous les aspects de la question, depuis les bonnes façons de respecter l'environnement jusqu'à la gamme de produits touristiques qui n’ont rien à voir avec la culture samie et que les voyageurs devraient éviter.

« Nous n'avons pas ciblé une ou plusieurs entreprises en particulier, précise Kirsi Suomi. D'abord parce qu’elles changent constamment, et parce qu’il y a de plus en plus d'entreprises étrangères. Voilà pourquoi la sensibilisation est nécessaire; parce que les Finlandais ne sont pas les seuls à le faire; ceux qui viennent de l'étranger pour travailler dans le tourisme en Finlande arctique font la même chose. »

« En fait, il ne s'agit pas de cibler une entreprise en particulier, ce sont les mentalités qu’il faut changer. »

(Artiste : Sunna Kitti/Avec la permission du Parlement sami de Finlande)

« À éviter »

pour préserver la vie sauvage

Un des dessins commandées par le projet « Tourisme culturellement responsable en territoire sami » du Parlement sami de Finlande. Ce dessin illustre ce qui est « à ne pas faire ».

L’article 42 de la loi finlandaise sur le renne interdit d’effrayer les rennes. Mais ce dessin représente une scène qui se produit trop souvent, explique Kirsi Suomi, du Parlement sami de Finlande.

« Cela arrive beaucoup en été », dit-elle. « Les rennes fuient les insectes, ils sont fatigués, ils ont chaud, et vont donc se reposer près des routes. Les touristes qui les aperçoivent tentent de s’approcher d’eux. Puis quand ils voient que le renne fatigué ne bouge pas, ils tentent de le prendre en photo avec leur cellulaire. Ils s’approchent de plus en plus près, jusqu’à ce que l’animal épuisé prenne la fuite. Mais c’est interdit de faire ça. » 

Sunna Kitti est l'artiste samie qu’ils ont engagée pour créer les illustrations du projet.

Originaire de la Finlande arctique mais aujourd’hui installée à Turku, dans le sud du pays, elle était déjà connue pour ses romans illustrés et ses dessins représentant la culture moderne samie.

« L’image de l’Autochtone malpropre sur lui-même est malheureusement un stéréotype très présent et bien ancré ici en Finlande », dit Sunna Kitti. « Les stéréotypes concernant les Samis ont été créés par des gens qui n'avaient pas une très haute opinion d’eux. Nous étions considérés comme primitifs, peu instruits ou sauvages. C'est la raison pour laquelle je veux me battre contre ces stéréotypes, parce que je les considère comme néfastes.

À ses yeux, le fait de travailler sur ce projet a été vraiment gratifiant tant sur le plan personnel que sur le plan artistique.

Sunna Kitti, l’artiste samie qui a réalisé les illustrations pour le projet touristique sami (Photo : Sunna Kitti)

« J'ai l'impression de faire quelque chose de positif pour ma culture. Avec un peu de chance, ces images peuvent contribuer à la faire connaître, à tisser des liens entre les gens et à leur ouvrir les yeux. »

Sunna Kitti, romancière graphiste et artiste samie qui a créé les dessins du projet touristique


Se préparer à l’explosion du tourisme dans l’Arctique

Illustration des effets négatifs du développement du tourisme dans les communautés samies, par l’artiste Sunna Kitti.
(Sunna Kitti/Avec la permission du Parlement sami de Finlande)

Illustration des effets positifs du développement du tourisme dans les communautés samies, par l’artiste Sunna Kitti.
(Sunna Kitti/Avec la permission du Parlement sami de Finlande)

Les experts en tourisme disent que ce qui se passe en Finlande est un aperçu de ce qui pourrait se passer dans d'autres régions arctiques à mesure que le tourisme se développe dans le Nord.

Le projet ARCTISEN (Tourisme culturellement responsable dans l’Arctique), qui vise à créer un système d’aide aux petites et moyennes entreprises touristiques pour leur apprendre à concevoir des produits touristiques qui respectent la culture du Nord, a été lancé il y a environ quatre ans par des chercheurs de l'Université de Laponie en Finlande en réaction aux retombées négatives du tourisme en territoire sami.

« Nous en avions un peu assez de voir l'industrie du tourisme exploiter la culture samie; nous nous sommes donc réunis pour en discuter, puis nous avons commencé à inviter de plus en plus de monde », explique Outi Kugapi, chef de projet d’ARCTISEN.

Aujourd'hui, les partenaires du projet comptent des chercheurs du Canada, de la Finlande, du Groenland/Danemark, de la Norvège et de la Suède, entre autres.

« C'est le moment idéal pour entreprendre ce genre de projet », dit Outi Kugapi. « L'intérêt pour l'Arctique ne cesse de croître et il est important que les cultures arctiques locales soient respectées, qu'elles soient autochtones ou non. La création d'un tourisme écoresponsable a des retombées positives sur les entreprises et les économies locales, qui en tirent profit. »

Bryan Grimwood, professeur agrégé à l'Université de Waterloo au Canada, fait partie du projet ARCTISEN et affirme que le Canada doit être plus proactif en matière de développement touristique dans le Nord.

« Puisqu’il est toujours aussi difficile et coûteux de se rendre dans l'Arctique canadien, les collectivités sont encore quelque peu protégées », dit M. Grimwood. « Mais nous devons quand même commencer à en discuter maintenant parce que la situation est complexe. Le Canada a énormément de diverses cultures inuit, métisses et des Premières Nations, et ce qui est acceptable chez les unes ne l’est pas chez les autres. »

« Mais au-delà des discussions, je pense qu'il est temps pour nous d'être à l'écoute des communautés autochtones et de leurs attentes en ce qui concerne le tourisme et l'utilisation des terres. Parce que dans bien des cas, et ils l'affirment depuis un moment déjà, ils n'ont peut-être pas reçu ce qui leur était dû. »


À propos

Eilís Quinn est une journaliste primée et responsable du site Regard sur l’Arctique/Eye on the Arctic, une coproduction circumpolaire de Radio Canada International. En plus de nouvelles quotidiennes, Eilís produit des documentaires et des séries multimédias qui lui ont permis de se rendre dans les régions arctiques des huit pays circumpolaires.

Elle s’intéresse notamment aux changements climatiques et aux enjeux auxquels sont confrontés les peuples autochtones du Nord.

Son enquête journalistique «Arctique – Au-delà de la tragédie » sur le meurtre de Robert Adams, un Inuk de 19 ans du Nord du Québec, a remporté la médaille d’argent dans la catégorie “Best Investigative Article or Series” aux Canadian Online Publishing Awards en 2019. Le reportage a aussi reçu une mention honorable pour son excellence dans la couverture de la violence et des traumatismes aux prix Dart 2019 à New York. Son documentaire multimedia «Bridging the Divide» sur le système de santé dans l’Arctique canadien a été finaliste aux prix Webby 2012.

Au cours de sa carrière Eilís a travaillé pour des médias au Canada et aux États-Unis, et comme animatrice pour la série «Best in China» de Discovery/BBC Worldwide.

Twitter : @Arctic_EQ
Courriel : eilis.quinn@radio-canada.ca

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *