Le sirop d’érable atikamekw : une tradition ancestrale passionnément actuelle

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Dans l’érablière de Yann Flamand, à Manawan, la tradition se perpétue avec le soutien indéfectible d’amis et de proches. (Toutes les photos sont de RCI/Marie-Claude Simard)

Quand Jean-Paul Echaquan parle de son grand-père qui tous les printemps quittait Manawan pour aller en forêt récolter la sève d’érable, le temps s’arrête. On se voit soudainement, un demi-siècle plus tôt, en train de suivre le vieil atikamekw dans toutes les étapes de production du précieux sirop, comme le faisait Jean-Paul, à 5 ans.

« J’allais toujours rejoindre mon grand-père dans son érablière. Je le voyais tout le temps travailler, c’est de cette façon que j’ai appris, qu’il nous a transmis les connaissances. J’étais tout petit, et déjà, j’avais la force de transporter l’eau d’érable », explique-t-il.

Jean-Paul Echaquan (à droite) parle à des jeunes en visite à la tente à sucre, à Manawan.

À son tour aujourd’hui, Jean-Paul Echaquan transmet le savoir des ancêtres aux jeunes de Manawan, communauté atikamekw située dans le nord de la région de Lanaudière, au Québec. Plus de 2000 Atikamekw vivent dans cette communauté accessible par un chemin forestier non asphalté de 86 km, au nord de Saint-Michel-des-Saints. Ils parlent leur propre langue, l’atikamekw.

La tente à sucre

Dans le temps des sucres en avril, M. Echaquan et d’autres aînés accueillent les élèves du primaire et du secondaire à « la tente à sucre », située à 10 km de Manawan, non loin du chemin principal. À cet endroit, les élèves s’instruisent sur la tradition, tout en savourant la tire l’érable.

Les élèves de l’école secondaire de Manawan attendent que la tire soit prête pour la déguster.

« Mon grand-père disait tout le temps : « Il ne faut pas gaspiller, c’est précieux, cette eau-là » », poursuit-il.

Jean-Paul Echaquan sait combien la cueillette de cette eau précieuse nécessite beaucoup de travail. C’est dans une érablière artisanale située à 1,8 km de la tente à sucre, en pleine forêt, que lui et son équipe récoltent la sève pour les activités pédagogiques et les rassemblements à la tente à sucre.

Irinatikw, l’érable

Érable se dit irinatikw en atikamekw. Irinatikwapo, c’est la sève.

« Iriniw ça veut dire homme. Irinatikw ça veut dire un homme qui produit quelque chose, qui travaille pour la famille, pour l’être humain. Wapo ça veut dire liquide. » − Jean-Paul Echaquan

Écureuil ou pic-bois?

C’est en observant les animaux que les Atikamekw, il y a très longtemps, ont découvert cette sève sucrée aux grandes propriétés nutritives et médicinales. Ils ont remarqué que lorsque l’écureuil ou le pic-bois, dépendamment des légendes, faisaient des incisions dans l’écorce, des gouttes sucrées s’écoulaient le long de l’arbre et durcissaient au soleil.

« Nos ancêtres faisaient des incisions dans les érables pour que la sève puisse couler facilement. Et avec un petit contenant en écorce, ils recueillaient l’eau d’érable, explique-t-il. On mélangeait le sirop à la viande, à nos tisanes. Juste la sève a des propriétés médicinales. Elle nettoie le système digestif, elle donne un regain d’énergie.»

Les Atikamekw, ainsi que d’autres nations autochtones vivant dans la forêt mixte du nord-est de l’Amérique du Nord, ont enseigné aux colons européens à récolter la sève d’érable pour en faire du sirop et du sucre.

La cuillère à trou, un ustensile indispensable pour faire la tire d’érable

Selon la tradition atikamekw, pour faire de la tire d’érable, on fait cuire le sirop dans une marmite pendant environ 45 minutes sur un feu de bois. La cuillère à trou tient lieu de thermomètre. Lorsqu’en soufflant dans le trou, une bulle se forme, ça indique que la tire est prête. Lorsque la bulle est encore plus grosse, après une cuisson prolongée, le sirop a atteint le stade de sucre.

Lorsque la tire est prête, elle est étendue sur la neige en longs rubans. Une fois refroidie, on l’enroule sur un bâtonnet pour la déguster. Miam!

Sikon, le préprintemps des Atikamekw

Les Atikamekw ont six saisons. Sikon, ou préprintemps, correspond au temps propice à la cueillette de la sève qui commence à la fin mars et dure jusqu’à la fin avril.

« Sikon, c’est le temps des sucres. C’est dans cette période que nos ancêtres partaient dans le bois, et allaient s’y établir pour quelques mois pour ramasser l’eau d’érable, explique Jean-Paul Echaquan. Des fois, ils attendaient la fonte de la glace pour revenir sans encombre. »

 Les aînés Richard Flamand et Adrienne Niquay s’adressent aux jeunes dans la tente à sucre.

Jusque dans les années 1950, le village se vidait pendant sikon. Chaque famille allait sur son territoire pour produire du sirop, mais aussi pour chasser et faire sécher la viande, explique Richard Flamand, un autre aîné qui accueille les jeunes à la tente à sucre.

« C’était une production pour les besoins de la famille et de la communauté, mais aussi, quand la Compagnie de la Baie d’Hudson était là, ils prenaient notre sucre, dit-il. Pour préserver les ressources, les ancêtres n’allaient pas toujours au même endroit. »

« Quand ils obtenaient un premier pain de sucre, ils allaient le mettre au centre du lac pour remercier l’eau et l’arbre, ajoute son épouse, Adrienne Niquay. Il y avait beaucoup de recueillement à faire pendant le temps des sucres. »

D’hier à aujourd’hui : une tradition portée par la passion

Encore aujourd’hui, 5 ou 6 familles exploitent leur érablière dans la forêt, sur leur territoire familial respectif, en périphérie de Manawan. C’est le cas du fils de M. Echaquan, Yann Flamand, un jeune père de famille qui, entouré de ses proches, se donne corps et âme dans cette production traditionnelle.

Yann Flamand (à droite), son frère Nipinik et Shayne Petiquay veillent à l’évaporation de l’eau d’érable qui bout sur un feu de bois dans la panne métallique.

Sisipaskotokanan : la montagne où il y a de l’érable

Il n’y a pas de route qui se rend dans l’érablière de Yann Flamand. Seulement un sentier de motoneige qui s’enfonce dans la forêt derrière l’aréna de Manawan. Au bout de quelques kilomètres, on arrive à Sisipaskotokanan, la montagne où il y a de l’érable, en français. C’est là.

«On est venu ici avec mes grands-parents, je devais avoir 7 ou 8 ans, explique-t-il. On montait la montagne en raquettes. Je trouvais ça vraiment loin! On couchait ici. »

Sans électricité, loin du village, le site fonctionne dans le calme complet. Une tente de production est installée au milieu. En son centre, posée sur un feu de bois, se trouve une panne métallique dans laquelle quelque 40 gallons (150 litres) d’eau d’érable bouillent tranquillement.

« Nos grands-pères faisaient bouillir la sève dans de grosses chaudières. On a décidé d’essayer une panne il y a 5 ou 6 ans. On est capable d’en réduire beaucoup plus comme ça. »

Ustensiles tradtionnels faits par le grand-père de Yann et Nipinik.

Un travail de longue haleine

Le travail commence plusieurs semaines avant le temps des sucres.

« C’est beaucoup de préparation. Il faut couper le bois de chauffage, monter les tentes, faire les emplacements où mettre les feux, entailler les arbres, mettre les chaudières », dit-il.

Heureusement, famille et proches s’impliquent aussi dans la réussite des opérations.

Alanis Flamand récolte l’eau d’érable chez son neveu Yann.

Cette année, 116 érables ont été entaillés. De 120 à 180 litres sont récoltés quotidiennement. Toute cette eau est ramassée à la main, en faisant des tournées régulières en raquettes avec de grosses chaudières de 18 litres.

L’évaporation de toute cette sève se fait entièrement sur des feux de bois. Les 40 gallons (150 litres) bouillent pendant environ 7 heures. Ensuite, le liquide est transvidé dans une simple marmite où il cuira encore une heure. C’est justement dans cette phase finale que le sirop d’érable atikamekw prend toute sa saveur.

« On est fiers de notre travail et ça parait dans le goût du sirop! » lance, mi-sérieux, l’ami Shayne Petiquay.

C’est la fumée du feu de bois qui donne au sirop d’érable atikamekw sa saveur unique.

Une saveur unique

Le goût du sirop atikamekw se démarque sans contredit des sirops d’érable commerciaux, qui semblent trop sucrés et fades en comparaison. Servi dans un thé fait avec de l’eau d’érable, c’est un pur délice!

Selon Yann Flamand, le feu de bois y est pour beaucoup. «Le sirop prend le goût de la fumée et du grand air. C’est un feu de bois d’érable qui donne le meilleur goût au sirop. »

Vers la commercialisation?

Différentes avenues ont été étudiées pour commercialiser ce produit. Pour l’instant, Yann ne souhaite pas prendre cette voie. Il estime que pour se conformer aux normes du marché, il devra compromettre la qualité et le goût de son sirop, ce qu’il refuse de faire.

Une petite bouteille du précieux sirop, près du lac à Manawan.

Un liquide précieux

En fin de compte, 150 litres d’eau d’érable donneront 4 litres de sirop, un ratio de 40 pour 1. Environ 30 litres seront produits cette année.

Beaucoup d’énergie est investie dans la production de ces précieux litres. D’autant plus que durant la préparation du site et période de la production, sa femme et lui doivent jongler avec les responsabilités familiales et leurs emplois respectifs à Manawan.

« C’est une passion pour moi, dit-il sans hésitation. Peut-être parce que quand j’étais jeune j’aimais tellement ça être avec mes grands-parents dans le bois. C’est une tradition que je veux transmettre à mes enfants.»

Une passion qui se transmet de génération en génération (Toutes les photos sont de RCI/Marie-Claude Simard)

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Catégories : Autochtones, Société
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2 comments on “Le sirop d’érable atikamekw : une tradition ancestrale passionnément actuelle
  1. Avatar Yves Bisson dit :

    En voyant la cuillère à trou, mon père en avait une; quelle belle saison agréable.
    Le sirop fait sur feu de bois est délicieux, avec 250 entailles j’ai produit une quinzaine de gallons.

  2. Avatar Colette Knox dit :

    Cette article m’a rappelé des souvenirs merveileux. Quand j’étais jeune, j’ai fait la cueillette de l’eau d’érable, je l’ai vu bouillir et j’ai savouré la tire versée sur la neige.
    Le gros baril était tiré par un cheval et parfois la neige était tellement molle que souvent nos jambes s’enfonçaient dans cette neige.
    Quelle belle tradition que les Atikamekw transmettent à de futures générations.