Les « Crinuks », ces Autochtones du Nord du Québec à la fois Cris et Inuits

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Julia George, 19 ans, est une jeune Autochtone née d’un père cri et d’une mère inuite. (Matisse Harvey/Radio-Canada)
Les communautés crie et inuite de Whapmagoostui et Kuujjuarapik vivent côte à côte à la jonction de la Grande rivière de la Baleine et de la baie d’Hudson. Plusieurs de leurs résidents, qui sont issus d’unions mixtes, sont familièrement surnommés « Crinuks ». À l’âge de la majorité, ces Autochtones à la fois Cris et Inuits doivent choisir la communauté à laquelle ils souhaitent appartenir légalement. Une décision parfois complexe sur le plan identitaire.

Difficile de faire un choix pour ces « Crinuks » – de la fusion des mots « Cri » et « Inuk » – qui sont attachés à leurs différentes racines. Pour trancher, certains optent pour la communauté qui offre de meilleurs services à sa population.

« J’ai opté pour le côté cri pour des raisons financières », affirme Pasha Abraham, une résidente de Whapmagoostui dont la mère est Crie et le père est Inuit.

Bien souvent, c’est l’argument fiscal qui l’emporte; les bénéficiaires cris sont exemptés de payer des taxes et des impôts sur leur revenu. Pour l’avocat spécialisé en droit des Autochtones et membre de la Nation innue de Matimekush-Lac-John, Nadir André, le résident a tout intérêt à adopter le statut de Cri pour cette unique raison.

En matière de loyers résidentiels, dont les prix sont proportionnels aux revenus annuels, les Cris doivent toutefois s’attendre à payer 500 $ à 600 $ mensuellement pour se loger, contre environ 300 $ pour les Inuits. Autres éléments à prendre en considération : les Inuits bénéficient de rabais sur leurs billets d’avion lorsqu’ils empruntent Air Inuit et de coupons de réduction à l’épicerie.

Une maison inuite construite sur pilotis dans le village de Kuujjuarapik. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

Cette obligation de choisir son statut à l’âge de la majorité légale s’explique par un état des lieux rare au Québec. « Légalement, même si les deux communautés sont l’une à côté de l’autre, elles sont régies par deux systèmes juridiques complètement différents », explique Nadir André.

Bien que les deux populations occupent les mêmes catégories de territoires, déterminés dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975, les terres de réserves des Cris sont assujetties à la Loi fédérale sur les Cris et les Naskapis du Québec de 1984. Les municipalités inuites relèvent, quant à elles, du gouvernement provincial. Les « Crinuks » ont toutefois la possibilité de changer de statut de bénéficiaire s’ils le requièrent. « Il n’y a aucune limite de transfert de registre », précise Me André.

Un choix parfois déchirant

Les « Crinuks » n’ont pas toujours été aussi nombreux à Kuujjuarapik et à Whapmagoostui. Selon la chef crie de Whapmagoostui, Louisa Mamianskum Wynne, l’usage de l’anglais depuis les dernières années a favorisé les unions de couples. S’il est vrai que les deux communautés sont plus proches qu’elles ne l’étaient auparavant, leur relation reste parfois très distante. Durant le temps des Fêtes, chaque communauté a l’habitude d’organiser ses propres célébrations. « J’ai souvent senti que je n’avais parfois pas le droit de prendre part à certaines activités et c’était vraiment discriminant », déplore Pasha Abraham.

Pasha Abraham, 31 ans, est une résidente de Whapmagoostui née d’une mère crie et d’un père inuit. À l’âge de 18 ans, la jeune femme a choisi de s’inscrire sur le registre des bénéficiaires cris. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

Julia George, 19 ans, est elle aussi née de parents issus de chacune des communautés. La jeune autochtone a longtemps souffert de sa dualité identitaire. Elle a d’ailleurs rédigé un texte en anglais portant sur la question de l’identité, qui lui a valu l’automne dernier le Prix d’histoire du gouverneur général du Canada dans la catégorie Arts et récits autochtones.

« Lorsque j’étais du côté cri, je me faisais intimider à l’école parce qu’on me considérait seulement comme une Inuite », se souvient-elle.

Ses parents ont par la suite inscrit leur fille à l’école primaire inuite de Kuujjuarapik, où elle est à nouveau devenue la risée de ses camarades en raison de ses origines cries. Dans le cas de Julia George, qui a grandi en apprenant uniquement l’anglais, la barrière de la langue a accentué le fossé qu’elle éprouvait face à ses camarades de classe.

Difficile donc de choisir entre les deux communautés une fois l’âge de la majorité atteint. « Si l’autre groupe te rejette, c’est assez difficile d’en faire partie », constate Nadir André. Selon lui, le droit prend peu en compte la complexité de la notion de l’identité dans le contexte autochtone.

La famille au coeur de l’identité

« [Le gouvernement du Québec et les représentants des Cris et des Inuits] se sont peut-être dit que c’était une situation tellement marginale que ça ne valait pas la peine de la traiter dans tous les chapitres de la Convention de la Baie-James », mentionne l’avocat.

Même si elle préférerait que les gens puissent avoir un double statut, la chef crie Louisa Mamianskum Wynne ignore quelle serait la solution à ce cas d’exception. Elle estime toutefois que chaque famille a son rôle à jouer dans l’éducation de leur enfant.

Tous les dimanches, la famille Mukash se réunit pour pique-niquer et cuisiner des mets traditionnels dans cette tente, appelée « wigwam » en cri. La famille l’a construite au début de l’hiver à côté de l’école secondaire crie de Whapmagoostui pour que toute la communauté y ait accès. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

À terme, les personnes à la fois Cries et Inuites pourraient devenir la norme à Kuujjuarapik et Whapmagoostui. Des jeunes comme Julia George contribuent à faire connaître cette problématique auprès des familles et des aînés et, en fin de compte, de faire évoluer les mentalités.

« J’aimerais que les gens puissent accepter les autres pour ce qu’ils sont et qu’ils fassent preuve de plus de bienveillance », espère-t-elle.

 

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