Le Canada aide l’armée américaine à ravitailler sa base au Groenland, mais jusqu’à quand?

Sans la mission « Pacer Goose », la base américaine de Pituffik, dans le nord-ouest du Groenland, serait privée de matériel essentiel pour mener à bien ses opérations. Et sans l’aide du Canada, cette mission de ravitaillement serait quasi impossible à réaliser − pour le moment du moins.
« Pacer Goose » est une opération complexe qui implique plusieurs navires, dont un pétrolier chargé de carburant pour ravitailler les avions de l’armée de l’air américaine, un cargo transportant des équipements et un brise-glace de la Garde côtière canadienne qui leur ouvre la voie maritime et leur sert d’escorte dans les eaux glaciales de l’Arctique.
L’accès à la base militaire de Pituffik, la plus isolée au monde, est bloqué par les glaces neuf mois sur douze. C’est donc généralement en juillet, lorsque la banquise est à son niveau le plus bas, que la mission est organisée.
Selon le site web de l’Agence de logistique de la défense américaine (DLA), qui gère l’approvisionnement des forces armées des États-Unis, près de 2000 produits sont acheminés chaque année vers la base de Pituffik. Ce sont notamment des denrées alimentaires sèches, réfrigérées et surgelées, des bouteilles d’eau et des boissons gazeuses, des produits d’entretien, des matériaux de construction, des électroménagers, des meubles, des matelas, mais aussi des camions et des grues.
Le poids de la cargaison peut dépasser les 400 tonnes et sa valeur est estimée à plusieurs millions de dollars.
Une fois la marchandise déchargée dans la base, la mission entre dans sa deuxième phase : récupérer l’équivalent d’une année de déchets, dont des résidus toxiques et de la ferraille, afin de les ramener aux États-Unis, où ils seront traités.
Cette mission de ravitaillement est essentielle pour le maintien de la base de Pituffik et pour le personnel qui y est stationné, car elle joue un rôle crucial dans la planification [en cas de] guerre. […] Sans cette mission, la base serait incapable de fonctionner.
Extrait du site de web de l’Agence de logistique de la défense américaine
Le Canada, lui aussi, y voit un service essentiel pour « assurer la sécurité de l’Amérique du Nord dans l’océan Arctique. »
« La Garde côtière canadienne contribue à renforcer la coopération canadienne en matière de défense avec les alliés dans l’Arctique grâce à l’opération Pacer Goose », peut-on lire dans l’énoncé de la politique étrangère du Canada pour l’Arctique, lancée en 2024.
« Une demande de dernière minute »
Bien qu’elle soit essentielle, cette collaboration entre l’armée américaine et la Garde côtière canadienne est le fruit du hasard, indique à Radio-Canada Peter Kikkert, spécialiste de l’Arctique et professeur agrégé de politiques publiques et de gouvernance à l’Université Saint Francis Xavier d’Antigonish, en Nouvelle-Écosse.
Cette collaboration « est née de lacunes aux États-Unis. Les Canadiens ont bien su combler ces lacunes-là », explique le chercheur et auteur de plusieurs livres sur les enjeux de sécurité et de souveraineté dans les régions polaires.
Ce n’est qu’en 1989 que le Canada a commencé à prendre part à la mission « Pacer Goose », soit plus de 30 ans après son lancement, indique-t-il. « C’était une demande survenue un peu à la dernière minute », note-t-il.
« Lorsque la mission a commencé en 1952, les Américains étaient capables de s’en charger sans notre aide », relate l’expert. « À cette époque-là, leur garde-côtes disposaient de quelques brise-glaces qui étaient basés sur la côte est et qui étaient capables d’escorter les navires de ravitaillement jusqu’au Groenland. »

La situation a toutefois changé vers la fin des années 1980. La flotte américaine, trop vieillissante et peu fiable, a été considérablement réduite et ne se limitait plus qu’à un seul brise-glace. « Construit durant la Seconde Guerre mondiale, ce navire avait des problèmes mécaniques récurrents », indique M. Kikkert. « Il a fini par tomber en panne à l’été 1987, et c’est ce qui avait poussé le commandant de la Garde côtière américaine de l’époque à demander l’aide du Canada pour fournir l’escorte et le soutien nécessaires à la mission Pacer Goose. »
« C’était une demande assez informelle et l’accord a été conclu d’une simple poignée de main », dit le chercheur qui participe à des opérations de recherche et de sauvetage dans l’Arctique avec la Garde côtière canadienne. L’accord entre le Canada et les États-Unis a finalement été officialisé six ans plus tard, en 1993.
Depuis, explique encore M. Kikkert, l’armée américaine s’est dotée d’autres brise-glaces, mais « ceux-là opèrent au large de l’Alaska et de l’Antarctique ». « Il y a beaucoup de missions qui sont déjà en cours, les brise-glaces sont très sollicités. »
Je pense que la mission « Pace Goose » est un très bon exemple de l’étroite collaboration en matière de défense dans l’Arctique. Est-ce que cette coopération est viable face aux menaces et à la rhétorique agressive dont font preuve nos partenaires américains? C’est difficile à dire.
Peter Kikkert, spécialiste de l’Arctique
Vers un élargissement de la flotte américaine
Depuis plusieurs mois, le président américain Donald Trump menace de s’emparer de force du Groenland, qui fait partie du royaume du Danemark. Il insiste sur le fait que cette île, riche en minéraux, est vitale pour la sécurité des États-Unis et de l’OTAN face à la Russie et à la Chine, comme la fonte des glaces dans l’Arctique ouvre de nouvelles routes et que les superpuissances rivalisent pour obtenir des avantages stratégiques.
Mercredi, M. Trump semble toutefois avoir changé de ton, affirmant s’être entendu avec le secrétaire général de l’OTAN sur « le cadre d’un futur accord » concernant le Groenland.
Interrogée par Radio-Canada, la Garde-côtière canadienne et le ministère de la Défense duquel elle relève n’ont pas voulu dire si leur participation à l’opération de ravitaillement « Pacer Goose » serait maintenue en cas d’annexion du Groenland par les États-Unis.
Mais, d’ici quelques années, les États-Unis pourraient eux-mêmes décider de se passer de l’aide du Canada, le président Trump ayant annoncé en octobre dernier avoir commandé 11 brise-glaces de la Finlande.
En vertu de la loi américaine, les navires de la marine et des garde-côtes doivent être construits aux États-Unis, mais le président Trump a dérogé à cette exigence, évoquant dans un décret l’argument de la « sécurité nationale. »
Faisant référence à la Russie et la Chine, il mentionne la nécessité pour les États-Unis de faire face à « des activités militaires et économiques agressives de la part de pays adversaires dans l’Arctique mettant en péril la souveraineté américaine.
D’après un rapport du Bureau de la responsabilité gouvernementale des États-Unis (GAO), le pays n’a pas construit de brise-glace polaire lourd depuis près de 50 ans. Le dernier en service est le Polar Star, un navire de 122 mètres mis en service en 1976.
En comparaison, la Garde côtière canadienne compte 18 brise-glaces, ce qui en fait la deuxième flotte de brise-glaces en importance au monde, après la Russie qui en compte 57.
« Si le Groenland devenait américain… »
Dans une note publiée en juin par le Service de recherche du Congrès américain, on mentionne la nécessité pour les États-Unis d’élargir sa flotte de brise-glaces en cas d’annexion du Groenland.
« Si le Groenland devenait américain, les besoins en brise-glaces pourraient augmenter en raison de la nécessité d’effectuer des opérations de déglaçage et d’autres missions de la Garde côtière américaine dans les eaux entourant l’île », peut-on lire dans cette note.
« Le Danemark est actuellement responsable au premier chef des opérations de recherche et de sauvetage dans les eaux côtières entourant le Groenland », indique encore ce document. « Si le Groenland devenait américain, cette responsabilité pourrait être transférée aux États-Unis »
Peter Kikkert, le spécialiste de l’Arctique, rappelle toutefois que le Canada sera quand même appelé à jouer un rôle de premier plan dans l’élargissement de la flotte de brise-glaces des États-Unis. Le géant naval canadien Davie, qui a acheté en 2023 le chantier finlandais Helsinki Shipyard Oy (HSO), l’un des plus importants constructeurs de brise-glaces au monde, a notamment été chargé de produire cinq des nouveaux brise-glaces américains.
Et, depuis novembre, la Finlande, le Canada et les États-Unis sont liés par un pacte de collaboration sur les brise-glaces. Cet accord trilatéral vise à « renforcer la coopération industrielle entre les trois pays », dans le but de construire et de maintenir des brise-glaces « afin de pouvoir mieux relever les défis de l’Arctique. »
« Ce serait vraiment dommage de voir cette collaboration entre alliés, qui s’est renforcée au fil des ans grâce à des opérations conjointes comme celle [de Pacer Goose], être menacée de disparition aujourd’hui », indique enfin M. Kikkert. « Personne ne sait ce nous réserve l’avenir », ajoute-t-il encore. « Je pense qu’il faudra attendre et voir. »
