Quatre nations autochtones veulent s’unir pour protéger le caribou

Un texte de Dominique Degré
Bien que leur vision de la conservation et de la chasse diverge, des représentants des Nations naskapie, innue, crie et inuit s’entendent sur l’importance d’unir leurs efforts pour assurer la protection des hardes de caribous qui connaissent un déclin marqué.
« On est à un point de non-retour. On n’a pas d’autre choix que de travailler ensemble et [il ne faut pas] qu’il y ait de frontières entre nous. Le caribou n’a pas de frontières. On doit travailler dans cet esprit-là », a souligné avec passion l’Innu Guy Bellefleur à la foule de membres de diverses nations lors de la dernière journée d’un sommet organisé à Montréal pour faire le point sur l’état du caribou migrateur.
En toile de fond de cette rencontre de trois jours : une chasse communautaire menée par des chasseurs de Matimekush-Lac John et de Uashat mak Mani-utenam le mois dernier, où plus de 300 bêtes ont été abattues.

Bien que la récolte ait été destinée à toutes les familles des deux communautés innues, les images qui se sont retrouvées sur les réseaux sociaux n’ont pas manqué de faire débat, notamment chez les autres nations qui chassent le caribou.
« Je comprends leurs raisons, mais il faudrait limiter combien on peut en abattre », s’est désolé Ernest Tomatuk, de l’Association des trappeurs cris de Wemindji, sur les côtes de la baie James. « Il ne faut priver personne de son droit de chasser, mais il faut comprendre combien on peut prélever de bêtes. »

Son point de vue sur la question, comme pour bien d’autres participants, ne lui a pas fait perdre de vue ce qui unit tous les participants.
En février, le gouvernement de la Nation crie a demandé à Québec d’imposer un moratoire complet sur la chasse au caribou sur son territoire, au sud du 55e parallèle. Il a aussi incité ses membres à ne pas chasser le caribou non plus, même à des fins de subsistance.
Si les membres de sa communauté continuent de chasser « avec modération » le caribou, le chef de la communauté innue de Pakua Shipi, Marcel Lalo, abonde dans le même sens qu’Ernest Tomaltuk. « Chacun a ses points de vue et c’est important de les respecter. Chacun veut avoir ses règlements, mais il faut s’entendre là-dessus », a-t-il souligné, ajoutant que cette rencontre est, à ses yeux, un bon premier pas. « Il faudrait avoir encore des rencontres avec les autres nations. »
Des populations en chute libreIl y a deux hardes de caribous migrateurs dans le nord du Québec : celle de la rivière aux Feuilles et celle de la rivière George. La première, la plus importante, a atteint un pic de 650 000 bêtes en 2001. Or, en 25 ans, la population a dégringolé d’environ 70 % pour s’établir à 155 000 en 2024, selon les chiffres du gouvernement du Québec. Certaines sources placent même la taille de la harde à 136 000 aujourd’hui. Le déclin est encore plus vertigineux pour le troupeau de la rivière George. Il comptait, à son apogée, en 1993, 823 000 caribous. Il n’en restait que 8600 en 2024, toujours d’après le décompte de Québec. La population de caribous forestiers, espèce dont la protection fait couler bien de l’encre, s’établissait entre 6162 et 7445 en 2023. |
« Doubles standards »

« On voit que le caribou s’est déplacé dans notre coin », a aussi fait remarquer le chef Lalo, relatant que les chasseurs de sa communauté parcouraient habituellement des centaines de kilomètres jusqu’au Labrador pour chasser. Ces périples ne sont cependant plus nécessaires aujourd’hui.
« Ils s’approchent à cause des barrages, des routes, des mines », a-t-il expliqué. En effet, la perturbation et la destruction de l’habitat du caribou, y compris par des activités industrielles, figurent parmi les causes les plus importantes du déclin de l’espèce.

Cet état de fait met en lumière un « double standard » d’importance considérable, selon Richard Nuna, responsable du bureau de gestion environnementale pour la Nation innue du Labrador.
Le même constat s’applique à la chasse sportive au caribou, qui implique la vente de permis par l’État. Bien qu’interdite depuis 2018, elle continue d’avoir des effets sur les populations de caribous aujourd’hui, selon Jean-Charles Piétacho.
Il cite en exemple la saison 2008-2009, où plus de 17 000 caribous ont été tués par des chasseurs sportifs. Il s’agit d’une baisse par rapport aux quelque 20 000 animaux abattus en moyenne au cours des 10 années précédentes, note par ailleurs un compte rendu de la récolte de gros gibier dans la province.
« Et jamais, au grand jamais, toutes les nations confondues n’ont fait de chasse qui a atteint ces chiffres-là. Mais [les autorités] oublient ça », a-t-il déploré.
Les participants aux discussions de jeudi ont aussi eu la chance de s’exprimer sur les grands sujets des derniers jours et sur des pistes de solutions, jeudi après-midi, peu avant la clôture de l’événement.
La coopération et la transparence étaient au cœur de leurs suggestions, de la création d’un registre des caribous abattus par les chasseurs autochtones et que seules les nations autochtones pourraient consulter à un décompte précis et actualisé des populations (et non pas simplement des estimations basées sur des projections).

« Ça fait trois ou quatre ans que je ne chasse plus le caribou. C’est difficile pour moi, mais c’est nécessaire », a témoigné Guy Bellefleur, qui a aussi organisé un forum sur le caribou en décembre.
Les sacrifices du genre seront nécessaires, car « il est temps qu’on se mette debout » pour faire respecter les droits ancestraux. « Je pense qu’on est rendus [à un point] où on ne devrait pas avoir peur de dire ce qu’on veut. Qu’on arrête de se faire dire : « Voici ce que vous pouvez avoir. » »
