Une entreprise américaine a des visées pétrolières au Groenland

Un texte de Tiphanie Roquette
Sur fond de menace d’annexion toujours présente de Donald Trump, le projet de forage pétrolier d’une entreprise américaine au Groenland inquiète. L’affaire mêle en plus la figure publique Phil McGraw, plus connu sous le nom de Dr. Phil, et des entreprises canadiennes. Explications.
Quel est le projet?
La compagnie Greenland Energy et sa partenaire britannique 80 Mile souhaitent forer des puits exploratoires dans la région du bassin de la Terre de Jameson pour confirmer la présence de pétrole commercialisable dans le but, bien sûr, de l’exploiter.
Il s’agit d’une zone isolée de l’est du Groenland, mais aussi d’une importance écologique reconnue, selon Mikaa Blugeon-Mered, chercheur principal en matière de questions arctique, géopolitique et de marché de l’hydrogène à l’Institut de recherche sur l’hydrogène de l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Vous avez une zone humide terrestre dans laquelle vous avez des espèces que vous ne voyez nulle part ailleurs. Vous avez de la flore que vous ne voyez nulle part ailleurs, explique-t-il.
La compagnie texane croit toutefois que la zone pourrait receler environ 13 milliards de barils de pétrole d’une qualité similaire à celle de la mer Noire.
Le projet est-il légal?
Oui, grâce à des droits acquis et à des ententes entre entreprises.
Le Groenland a un moratoire en place depuis 2021 sur toutes les activités pétrolières et gazières, mais, comme le raconte Mikaa Blugeon-Mered, dans les années 2010, le pays se rêvait plutôt en Émirats de l’Arctique
.
Entre 2014 et 2018, l’entreprise groenlandaise White Flame Energy A/S, qui a été rachetée par la britannique 80 Mile, a ainsi obtenu au total trois permis d’exploration-exploitation dans la région de la Terre de Jameson. Ces permis sont valides jusqu’à la fin de 2028.

En 2025, la compagnie texane nouvellement formée, Greenland Energy, a signé une entente avec 80 Mile pour démarrer le projet. Elle a levé 70 millions de dollars pour financer l’exploration de deux puits en échange de 70 % d’intérêt dans le bassin.
Les permis sont juridiquement valides, et leur révocation pourrait constituer une expropriation, affirme le gouvernement du Groenland.
Le projet est donc légal, mais il doit quand même passer plusieurs étapes réglementaires avant de se concrétiser, notamment des évaluations environnementales et sociales accompagnées de périodes de consultations publiques.
Est-il lié aux visées d’acquisition du Groenland de Donald Trump?
Au journal hebdomadaire du Groenland Sermitsiaq, le directeur général de 80 Mile, Roderick McIllree, aurait nié toute implication politique dans le projet.
Greenland Energy s’est toutefois allié avec un proche soutien de Donald Trump pour en faire la promotion, à savoir Philip McGraw, alias Dr. Phil. L’animateur de télévision produit un documentaire sur la dernière frontière pétrolière
.

Dans une émission avec les dirigeants de l’entreprise texane, Dr. Phil reprend certaines des justifications de Donald Trump pour une annexion du Groenland. Il évoque la convoitise russe et chinoise.
La course est lancée, et on ne peut pas la perdre. Tout le monde veut posséder le pétrole du Groenland, dit-il. Il en va de la sécurité des États-Unis, de la sécurité de l’Europe.
Pour Mikaa Blugeon-Mered, la concrétisation du projet s’accompagne d’un risque réel d’ingérence américaine au Groenland.
Avec 2 millions de barils par jour [la production envisagée par Greenland Energy], vous contrôlez l’économie entière du Groenland, souligne-t-il.Vous auriez potentiellement aussi une zone, géographiquement située, dans laquelle personne ne serait capable de venir vous concurrencer, pas même l’armée danoise.

Rien que les 50 travailleurs envisagés pour la phase d’exploration représentent un sixième de la population du village le plus proche, Ittoqqortoormiit.
Le risque de militarisation est important parce qu’il n’y a aucune infrastructure, ajoute le chercheur. En réalité, ce projet pourrait potentiellement créer un État dans l’État.
Coïncidence ou non, en mai, sur la chaîne Fox News, l’émissaire de Donald Trump au Groenland, le gouverneur Jeff Landry, a affirmé que le pays pourrait produire 2 millions de barils de pétrole durant la prochaine année, la même production évoquée par Greenland Energy.
Quelle est l’implication du Canada?
Deux entreprises canadiennes ont été citées par le PDG de Greenland Energy, Robert Price, pour leur expertise dans la réalisation du projet.
L’entreprise de Calgary Stampede Drilling a reçu 4 millions de dollars pour adapter une plateforme de forage aux conditions météorologiques du Groenland.

L’équipement sera transporté à partir de Montréal par le spécialiste québécois du transport maritime, DesGagnés.
Les deux compagnies ont toutefois publié plusieurs communiqués de presse pour préciser qu’aucun équipement n’avait encore été déplacé et qu’aucun transport ne serait effectué avant que toutes les autorisations requises soient obtenues.
Y a-t-il des oppositions au projet?
Après une rencontre avec les promoteurs du projet, un représentant de la communauté locale, Hans Brønlund, a appelé la population à une mobilisation contre les forages. La mairesse de la région de Sermersooq, qui comprend la Terre de Jameson, Avaaraq Olsen, a également publié une lettre ouverte adressée au PDG de Greenland Energy pour dénoncer le double discours affiché.
Même s’il ne veut pas renier les permis accordés, le gouvernement du Groenland a, lui aussi, remis plusieurs fois les pendules à l’heure, rappelant notamment à Greenland Energy que l’entreprise n’avait aucun droit et était seulement un investisseur dans le projet.

Il a aussi lancé un avertissement formel aux promoteurs du projet après le déplacement d’équipement, alors que l’autorisation de transport avait expiré.
La dernière rebuffade date de la semaine dernière lorsque le gouvernement groenlandais a démoli l’échéancier optimiste du projet.
Les entreprises misaient sur un premier forage en octobre. Le gouvernement a toutefois publié un communiqué soulignant que les travaux ne pourront pas commencer durant l’hiver 2026-2027 pour permettre toutes les évaluations et consultations nécessaires.
Les entreprises comptent maintenant sur un forage durant l’hiver 2027-2028.
À lire aussi :
