Créer une économie dans le Nord : le tourisme à la rescousse

Le Grand lac de l’Ours vu de Deline, Territoires du Nord-Ouest. La plupart des habitants installent des tipis dénés dans leur jardin pour fumer la viande et tanner les peaux. Photo : Eilís QuinnDELINE, Territoires du Nord-Ouest – S’il y a un sujet de conversation que Danny Gaudet aime par-dessus tout, c’est Deline.

Cette collectivité isolée, qui compte 552 habitants principalement autochtones, se situe sur la rive sud-ouest du Grand lac de l’Ours, dans la région du Sahtu, dans les Territoires du Nord-Ouest. À première vue, l’endroit ne paie pas de mine, mais Danny Gaudet entend changer cela.

Il décrit la vie sur la rive du Grand lac de l’Ours, le troisième en importance derrière le lac Supérieur et le lac Huron, en Ontario.

« L’eau la plus fraîche du monde, dit-il avec fierté. Les sentiers de chasse traditionnels de nos ancêtres se trouvent tous autour du lac. »

Tandis qu’il fait rugir son 4×4 à travers les rues étroites et glacées de Deline, Danny Gaudet montre l’endroit où a vécu le célèbre prophète de la collectivité, Louie Ayah (1857-1940). Renommé dans la région du Sahtu pour ses prédictions, il est considéré comme un saint, et les habitants de la collectivité citent encore ses paroles aujourd’hui.

Un peu plus loin, Danny Gaudet s’arrête devant l’endroit où Sir John Franklin, l’un des premiers explorateurs, a noté dans son journal en octobre 1825 que des gens jouaient au hockey sur un lac gelé.

« Je sais que certaines villes, notamment Windsor, en Ontario, revendiquent la paternité du hockey, mais Sir John Franklin est le premier à en avoir fait mention. C’est un argument de poids en notre faveur », dit-il avec un sourire radieux en replaçant son éternelle casquette de base-ball.

Pour terminer cette visite guidée improvisée, Danny Gaudet remonte dans sa camionnette et démarre le moteur.

« Voyez toutes nos richesses, conclut-il, il n’y a plus qu’à trouver un moyen d’attirer les gens jusqu’ici. »

Difficultés économiquesLe négociateur en chef de l’autonomie gouvernementale de Deline, Danny Gaudet. Photo : Eilís Quinn

Malgré l’essor des secteurs de l’énergie et des mines dans l’Arctique canadien, de nombreuses collectivités autochtones du Nord sont toujours aux prises avec des difficultés économiques. Si l’Arctique a cristallisé l’attention dans le contexte des changements climatiques, l’exploitation des ressources énergétiques, quant à elle, n’a pas apporté aux populations autochtones les bénéfices espérés.

Dans bien des régions, seul un élève autochtone sur quatre termine ses études secondaires. Par conséquent, la plupart ne possèdent pas le niveau d’instruction requis pour obtenir des emplois lucratifs dans ces nouveaux secteurs d’activités. De nombreuses sociétés offrent aux habitants du Nord des formations à divers métiers, mais la perspective de travailler durant de longues périodes loin de chez eux et de leur famille en décourage plus d’un.

Ainsi, le mal du pays, le choc culturel ou le racisme poussent bon nombre d’Autochtones à quitter leur emploi, si lucratif soit-il, pour retourner dans leur collectivité.

Ils sont plus nombreux encore à exprimer des sentiments très ambivalents à l’égard de ces nouvelles industries, qu’ils voient polluer ou perturber l’environnement et leur territoire ancestral.

« Je crois que les gens se sentent perdus entre deux mondes, explique Danny Gaudet. Nous n’avons pas d’économie ni de système d’éducation conforme aux normes. Il nous faut attirer l’attention des gens et comprendre ce qu’ils attendent de la vie, puis leur offrir les emplois dont ils ont besoin. Mais dans les faits, nous avons de graves problèmes. »

Pleins feux sur Deline

En comparaison avec d’autres collectivités isolées de la région polaire du Canada, Deline se porte plutôt mal.

Dans cette région, le coût de la vie est parmi les plus élevés au pays, tandis que le salaire annuel moyen se situe parmi les plus bas dans les collectivités autochtones. Le taux de chômage atteint 23,9 %.

Deline n’a pas récolté les fruits de l’exploitation des ressources qui a connu un essor rapide dans d’autres régions du territoire. La ville espérait jouir d’un regain de prospérité grâce au gazoduc de la vallée du Mackenzie, un ambitieux projet visant à acheminer le gaz naturel de la mer de Beaufort jusqu’aux marchés de l’énergie plus au sud, à travers le Sahtu. Maintenant que le projet semble définitivement bloqué, de nombreux habitants de la petite ville se sentent abandonnés à leur sort.

Or, loin de baisser les bras, Deline entrevoit une solution dans la promotion du tourisme axé sur les traditions et les terres autochtones. Cette petite collectivité souhaite seulement se faire entendre.

Grâce à des investissements dans le tourisme, Deline a récemment élargi sa piste d’atterrissage en vue d’accueillir de plus grands avions et a construit l’hôtel Grey Goose (ci-dessus), prêt à loger les visiteurs. Prochaine étape : la formation des guides touristiques et du personnel de service. Photo : Eilís QuinnUne industrie propre, non controversée

Theresa Bitzer est directrice administrative de la société foncière de Deline. Elle travaille depuis plusieurs années à l’élaboration d’un modèle de tourisme pour la collectivité.

Madame Bitzer reconnaît que la création d’une industrie touristique dans la collectivité comporte son lot de problèmes logistiques. La ville est isolée; l’avion est le seul moyen de transport pour s’y rendre, et qui plus est, à un coût exorbitant. La route de glace n’est praticable que durant trois semaines chaque hiver – et la période raccourcit d’année en année sous l’effet du réchauffement climatique.

Pourtant, en dépit de ces obstacles, elle est convaincue que le tourisme aurait des retombées économiques et sociales positives sur la collectivité.

« L’exploitation des ressources est quasi inexistante dans notre district, c’est pourquoi nous avons un taux de chômage supérieur à la moyenne, et les problèmes sociaux qui en découlent », déplore Theresa Bitzer.

« À Deline, nous continuons de pratiquer notre mode de vie culturel et traditionnel, et bien des gens aimeraient en faire l’expérience, poursuit-elle. Ils sont très impressionnés lorsqu’on les emmène séjourner dans un campement. J’aimerais simplement trouver le moyen de faire découvrir notre mode de vie à des touristes provenant non seulement des régions plus au sud de l’Amérique du Nord, mais aussi du monde entier. »

Dans plusieurs régions du sud du Canada, le tourisme axé sur les collectivités autochtones connaît déjà un certain succès, notamment en Colombie-Britannique et au Manitoba.

Le ministère de l’Industrie, du Tourisme et de l’Investissement des Territoires du Nord-Ouest estime aussi qu’il est primordial de stimuler le tourisme dans les collectivités autochtones telles que Deline.

La promotion du tourisme autochtone sur le territoire était au centre des discussions d’un forum sur ce thème qui s’est tenu en avril 2012.Les aînés de Déline auront un rôle important à jouer dans l’industrie touristique en devenir. Photo : Eilís Quinn

Theresa Bitzer imagine les visiteurs, jumelés à un guide Déné, prendre part à toutes les activités de la collectivité, de la vie traditionnelle de campement jusqu’à la préparation des aliments et au perlage.

Pour elle, le tourisme est une « industrie propre, non controversée » qui pourrait procurer à la collectivité des avantages sur le plan économique, mais aussi sur le plan social, car il encouragerait les jeunes à renouer avec le savoir et le savoir-faire ancestraux pour les mettre en pratique dans le contexte moderne.

« Si l’apprentissage du savoir-faire traditionnel n’est pas une question de survie, nous serons alors plus motivés à le perpétuer. »

Une expérience concrèteLégende photo : Leroy Andre, agent de protection de la faune, explique comment préparer la peau de martre. Photo : Eilís Quinn.

Gina Dolphus, présidente de la société foncière de Deline, a acquis une expérience concrète. Après avoir eu des problèmes d’alcool, elle s’est mise à la couture traditionnelle qu’elle avait apprise de sa mère, puis elle a commencé à vendre ses créations aux touristes et dans les marchés du sud du Canada. Elle a pu ainsi terminer ses études et améliorer sa situation financière.

« J’ai repris mes études en Alberta en design de vêtements autochtones. À mon retour à Deline, j’ai contribué à la création d’ateliers de perlage et de confection d’objets en écailles de poisson pour les jeunes. J’ai participé au festival d’art d’Inuvik et à des défilés de mode. Tout cela grâce à la couture traditionnelle. »

Dans le cadre d’un atelier sur le savoir-faire traditionnel pour les jeunes, Leroy Andre, agent de protection de la faune de Deline, explique à ses élèves qu’en perpétuant les techniques traditionnelles de chasse et de trappage, ils pourraient se tailler une place dans l’économie actuelle, soit en devenant guides, soit en vendant des fourrures et des peaux.

Au moment où il allait leur enseigner la bonne technique pour dépouiller une martre, il fait une pause et regarde dans les yeux chacun des adolescents rassemblés autour de lui avant de leur expliquer l’importance d’exécuter ce travail avec le plus grand respect. « Cet animal a donné sa vie pour vous procurer un peu d’argent, à vous et à votre famille », déclare-t-il.

« Il est important d’amener nos jeunes à renouer avec leur culture, explique-t-il au lendemain de l’atelier. Dans le passé, notre survie dépendait de nos traditions. Aujourd’hui, elles peuvent aussi assurer notre survie si nous les faisons découvrir au monde moderne. »

Un jeune homme de dix-sept ans était resté à l’écart et avait passé la majeure partie de l’atelier à blaguer avec ses amis. Lorsque son tour est venu de travailler lui-même la peau de martre, il s’est assis calmement et a manipulé l’objet avec soin, demandant de temps à autre un coup de main à un trappeur plus expérimenté.

« Ouais, je peux m’imaginer faire ça un jour », a-t-il admis.

Légende photo : Les jeunes de Deline participant à un atelier de savoir-faire traditionnel. Photo : Eilís Quinn.Perspectives d’avenir

Avec les changements climatiques et l’exploitation des ressources qui intensifient l’activité industrielle dans le Nord et le développement de la région, Theresa Bitzer, directrice administrative de la société foncière de Deline, estime qu’il est grand temps que les gens du sud voient le Nord de leurs propres yeux.

Selon elle, la création d’une économie durable et basée sur le tourisme dans des collectivités telles que Deline aurait des retombées à long terme qui pourraient même dépasser le cadre du développement économique.

« Aujourd’hui, la plupart des gens ont une idée très floue de ce que recèle le Nord. Les qualités uniques de la région restent méconnues, et les gens ne comprennent pas pourquoi les autochtones souhaitent les préserver. Or, si le tourisme nous permet de faire découvrir nos richesses aux étrangers, ils reconnaîtront le caractère unique de nos terres et de nos cultures et se rangeront à nos côtés lorsque viendra le temps de les défendre. »

Écrivez à Eilís Quinn à eilis.quinn(at)radio-canada.ca

Correction: Ce texte de reportage a été attribué à son auteur original qui est Eilís Quinn et non à Khady Beye comme indiqué précédemment.

Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn est une journaliste et responsable du site Regard sur l’Arctique/Eye on the Arctic, une coproduction circumpolaire de Radio Canada International. En plus de nouvelles quotidiennes, Eilís produit des documentaires et des séries multimédias qui lui ont permis de se rendre dans les régions arctiques des huit pays circumpolaires.

Elle s’intéresse notamment aux changements climatiques et aux enjeux auxquels sont confrontés les peuples autochtones du Nord.

Son enquête journalistique «Arctique – Au-delà de la tragédie » sur la mort violente de Robert Adams, un Inuk de 19 ans du Nord du Québec, a reçu une mention honorable pour son excellence dans la couverture de la violence et des traumatismes aux prix Dart 2019 à New York. Son documentaire multimedia «Bridging the Divide» sur la système de santé dans l'Arctique canadien a été finaliste aux prix Webby 2012.

Au cours de sa carrière Eilís a travaillé pour des médias au Canada et aux États-Unis et comme animatrice pour la série «Best in China» de Discovery/BBC Worldwide.

Twitter: @Arctic_EQ

Courriel: eilis.quinn@radio-canada.ca

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