Quelles sont les ambitions réelles de la Chine au Groenland et en Arctique?

Le président américain Donald Trump soutient que la menace de navires et de sous-marins russes est réelle et immédiate, et qu’elle justifie la prise de contrôle de ce territoire autonome danois.
Selon de nombreux analystes, les ambitions chinoises en Arctique sont plus nuancées.
« L’idée d’une présence militaire chinoise au large du Groenland relève de la fiction », affirme Marc Lanteigne, professeur de sciences politiques à l’Université de Tromsø, en Norvège, et professeur associé à l’Université du Groenland, à Nuuk.

Toutefois, la Chine manifeste un intérêt croissant pour l’Arctique, y compris le Groenland, depuis une dizaine d’années.
Elle se décrit comme un « État quasi arctique » depuis 2018, bien que son point le plus au nord se situe à près de 1500 kilomètres du cercle arctique.
Pékin a présenté à ce moment-là son projet de « Route de la soie polaire » et a tenté d’investir dans des secteurs stratégiques tels que les infrastructures aéroportuaires et les projets miniers.

Plusieurs projets d’investissement chinois ont en effet été bloqués ou abandonnés, notamment l’achat d’une ancienne base navale, l’expansion d’aéroports, des projets miniers ou encore l’installation d’équipements de télécommunications.
En 2019, un de ces projets a été bloqué par le Danemark, à la suite de pressions des États-Unis au nom de la sécurité nationale. « L’argument était que l’infrastructure critique de l’aéroport peut aussi être utilisée à des fins militaires. La réalité, c’est que le gouvernement danois dispose de mécanismes très clairs pour bloquer ce type d’investissements. La résistance a été très efficace », note Mathieu Duchâtel.
Selon Marc Lanteigne, les liens économiques entre Pékin et Nuuk demeurent modestes. « Les seuls liens concrets touchent la pêche, le tourisme et l’intérêt du Groenland à exporter davantage de produits de la mer vers la Chine », explique-t-il.
Même dans le secteur minier, souvent évoqué par Washington, la percée chinoise n’a jamais eu lieu. « Quatre projets impliquant des partenaires chinois ont été proposés il y a sept ou huit ans. Aucun n’est actif aujourd’hui. Ils ont tous été annulés ou mis en suspens », précise M. Lanteigne.
Les voies du Nord
Les changements climatiques transforment l’Arctique à un rythme accéléré et la fonte des glaces rend progressivement navigable la Route maritime du Nord, qui relie l’Asie à l’Europe, en une vingtaine de jours.
Mais cette route reste coûteuse et dangereuse. En 2025, seulement 14 navires chinois l’ont empruntée, principalement pour transporter du gaz russe.
Là où la Chine progresse réellement, c’est le long des côtes arctiques russes, insistent les experts.

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, en 2022, Moscou dépend de plus en plus de Pékin pour son financement, sa technologie et ses débouchés énergétiques.
De plus, la Chine et la Russie ont multiplié les patrouilles conjointes dans le détroit de Béring et signé un accord de coopération entre leurs gardes côtières en 2023.
Si la Chine est peu présente au Groenland, elle investit néanmoins massivement dans ses capacités de recherche polaire. Elle dispose aujourd’hui de cinq brise-glaces – c’est deux de plus que les États-Unis – et multiplie les missions scientifiques dans l’Arctique.
« La Chine affirme vouloir développer la recherche scientifique arctique, et c’est vrai. Mais il est tout à fait légitime de s’inquiéter de l’utilisation potentielle des données recueillies. Cartographie des fonds marins, mesures atmosphériques, sonar : ce sont des informations à double usage, civil et militaire », souligne Marc Lanteigne.

Pour lui, le discours de Donald Trump sur le Groenland exagère la nature de la menace militaire chinoise et passe à côté d’enjeux réels.
D’après lui, la Chine cherche à se présenter comme un acteur responsable face à des États-Unis prisonniers d’une logique de guerre froide.
« Pékin tente de rallier le Sud global et les pays des BRICS en affirmant que l’Arctique ne doit pas être contrôlé par un petit nombre de pays comme l’OTAN et la Russie », ajoute M. Lanteigne.

Mathieu Duchâtel, lui, invite à la prudence quant aux récentes déclarations de l’ambassadeur chinois au Canada assurant respecter la souveraineté des États arctiques.
« Lorsque la Chine développe des relations dans le domaine des infrastructures portuaires, énergétiques et aéroportuaires, cela lui donne des leviers qui peuvent être actionnés en temps de conflits, en temps de désaccords politiques. Je pense que la question pour tous les États qui souhaitent travailler avec la Chine sur des infrastructures critiques, c’est le risque qu’il se crée une vulnérabilité, dit-il.
C’est le genre de mises en garde qui reviennent fréquemment lorsqu’il est question d’établir des relations avec Pékin.
Un texte de Philippe Leblanc
