Un grand souffle inuit s’installe au Musée des beaux-arts de l’Ontario

Vue de l’exposition Nouvelles acquisitions Œuvres choisies de la collection du Dr Ronald M. Haynes à l’Art Gallery of Ontario à Toronto, réunissant estampes, dessins et sculptures inuites des années 1960 à 1990. (Ismaël Houdassine)

À Toronto, le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) dévoile de décembre un ensemble rare de sculptures, d’estampes et de dessins issus de la collection du Dr Ronald M. Haynes. Seize artistes inuit majeurs y racontent, entre mémoire et modernité, un demi-siècle de création foisonnante.

Dans la lumière douce d’une galerie aux murs bleu pâle, les œuvres semblent respirer. Alignées avec une sobriété presque monastique, elles déploient un monde de bêtes attentives, de silhouettes emmitouflées, d’esprits invisibles et de gestes quotidiens.

Avec Nouvelles acquisitions Œuvres choisies de la collection du Dr Ronald M. Haynes, présentée jusqu’au 12 avril 2026, le musée offre un regard concentré mais saisissant sur l’âge d’or de l’art inuit, des années 1960 aux années 1990.

Vingt-deux œuvres signées par seize artistes de renom composent ce second accrochage consacré aux dons promis du Dr Haynes. Sous le commissariat de Renée der Avoird, conservatrice associée de l’art canadien à l’AGO, la sélection embrasse la diversité d’un mouvement qui, en quelques décennies, a su transformer des traditions ancrées dans la vie sur la terre en un langage graphique universel.

Kananginak Pootoogook, The Owl’s Descent, 1983, lithographie sur papier, exposée dans le cadre de Nouvelles acquisitions Œuvres choisies de la collection du Dr Ronald M. Haynes à l’Art Gallery of Ontario à Toronto. (Ismaël Houdassine)

Au détour d’un mur, une chouette déploie ses ailes dans un équilibre parfait. Le trait, précis et presque hypnotique, en épouse les plumes, en souligne la symétrie, en intensifie le regard frontal. L’oiseau semble à la fois gardien et messager. Chez Kananginak Pootoogook, né en 1935 dans un camp de chasse du sud de l’île de Baffin, la faune n’est jamais simple sujet décoratif.

Élevé comme chasseur et trappeur, il a fait des valeurs et des croyances inuit la matière première de son art. Installé à Kinngait à la fin des années 1950, il devient l’une des figures centrales du programme de gravure de la West Baffin Eskimo Cooperative.

Graveur, lithographe, traducteur du dessin vers l’estampe, il sera aussi un porte-parole infatigable de cette aventure collective qui a offert à sa communauté de nouvelles perspectives économiques et culturelles. Ses images, d’une limpidité documentaire, saisissent les mutations de la vie quotidienne avec humour et subtilité, révélant l’incongru autant que la magie des instants minuscules.

Plus loin, une scène familiale aux contours noirs affirmés rappelle la puissance narrative du dessin inuit. Les figures, enveloppées de parkas généreuses, avancent ensemble, solidaires. Cette capacité à inscrire l’intime dans le collectif traverse l’ensemble de l’exposition.

Œuvre sur papier d’un artiste inuit des années 1960 représentant une scène familiale en parka, exposée dans le cadre de Nouvelles acquisitions Œuvres choisies de la collection du Dr Ronald M. Haynes au Musée des beaux-arts de l’Ontario à Toronto. (Ismaël Houdassine)

Matthew Aqiqaaq le formulait avec simplicité en évoquant ses sculptures sur pierre. Allongé dans son lit la nuit, disait-il, il se remémorait le temps où ils vivaient sur la terre et aspirait à y retourner. Ses œuvres, ajoutait-il, racontent des histoires destinées à ses petits-enfants. L’art devient alors transmission, mémoire offerte aux générations futures.

La présence de Pitseolak Ashoona donne à l’ensemble une profondeur historique singulière. Née dans la première décennie du XXe siècle sous une tente de peau et morte en 1983 après avoir entendu à la radio que des hommes avaient marché sur la Lune, elle incarne à elle seule le vertige du siècle.

Installée à Cape Dorset à la fin des années 1950 après la mort de son mari, elle apprend à dessiner et participe activement aux collections annuelles d’estampes. En quelques années, elle conquiert une reconnaissance internationale.

En inuktitut, son prénom signifie pigeon de mer. Elle aimait dire que lorsqu’elle voyait ces oiseaux au-dessus de l’océan, elle se reconnaissait en eux. Cette image d’un envol au-dessus des flots résonne dans ses milliers de dessins, dont plus de 200 furent transformés en estampes.

Pudlo Pudlat, Saddled Muskox, 1979. Lithographie sur papier, 77 x 57 cm. Art Gallery of Ontario. Don promis du Dr Ronald M. Haynes. (Estate of Pudlo Pudlat/Dorset Fine Arts)

L’une des œuvres les plus vibrantes de l’accrochage est la lithographie Saddled Muskox de Pudlo Pudlat, réalisée en 1979. Le bœuf musqué, massif et gris, porte une selle aux couleurs éclatantes. La fantaisie chromatique contraste avec la lourde silhouette de l’animal et crée une tension réjouissante entre tradition et imaginaire. L’artiste, comme nombre de ses contemporains, n’hésite pas à injecter dans ses compositions une dimension ludique, parfois surréelle, qui témoigne d’une liberté créative loin des clichés folkloriques.

Les petites sculptures en stéatite de Mathew Aqiqaaq, George Arluk, Seepee Ippellie ou Nootaraloo rappellent, quant à elles, le lien charnel entre matière et territoire. Polies, compactes, elles tiennent dans la main et condensent une relation millénaire à la pierre, à la chasse, aux esprits animaux.

Au fil du parcours, une évidence s’impose. L’art inuit de cette période ne se contente pas d’illustrer un mode de vie. Il enregistre les bouleversements, interroge les pertes, célèbre les solidarités. Il fait dialoguer le monde naturel et la vie communautaire, l’humour et la gravité, la mémoire et l’invention.

En réunissant ces œuvres au musée, l’AGO ne se contente pas d’enrichir ses collections, il affirme la place centrale de ces artistes dans l’histoire de l’art canadien et international.

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