Les Inuit croient que le Canada doit s’inspirer du modèle social du Groenland

Selon les Inuit canadiens qui ont visité Nuuk, les services publics comblent les besoins en éducation, en logement et en santé. (Evgeniy Maloletka/Associated Press)

Alors qu’Ottawa envisage d’utiliser les dépenses militaires pour développer les infrastructures dans le Grand Nord, les Inuit souhaitent que le Canada s’inspire du Groenland, où un modèle social nordique adapté aux besoins locaux a permis de mettre en œuvre des services de santé, de logement et d’éducation jugés supérieurs à tout ce qui existe dans l’Arctique canadien.

« Nous avons beaucoup à apprendre d’eux », a déclaré Lukasi Whiteley-Tukkiapik, qui dirige Saqijuq, un organisme inuit de bien-être situé à Kuujjuaq.

S’exprimant la semaine dernière lors d’un vol nolisé entre Montréal et Nuuk, la capitale du Groenland, où il a assisté à l’inauguration officielle du nouveau consulat du Canada, M. Whiteley-Tukkiapik a affirmé que les services offerts dans sa communauté, un centre névralgique du Nord-du-Québec, sont inférieurs à ceux offerts à Iqaluit.

Nuuk, quant à elle, a « des générations d’avance sur nous » en matière de services sociaux gérés par les Inuit et offerts dans des bâtiments bien entretenus, a-t-il soutenu.

Territoire autonome du Danemark, le Groenland offre un système de santé universel, une assurance chômage, des soins dentaires gratuits pour les enfants, des services de garde subventionnés et un enseignement généralement gratuit.

Nuuk dispose d’écoles modernes et d’un hôpital quatre fois plus grand que celui d’Iqaluit, alors que sa population n’est que 2,5 fois supérieure.

Selon le groupe de réflexion britannique Ember, le Groenland a tiré 87 % de son énergie de l’hydroélectricité en 2022, contre 59 % en 2000. Le Nunavut, quant à lui, dépend presque entièrement des énergies fossiles comme le diesel.

Les maisons colorées de Nuuk remontent à l’époque de la colonisation et permettaient aux habitants de se retrouver selon un code de couleurs. (Joe Raedle/Getty Images)

Le recensement de 2021 a révélé que 53,1 % de la population du Nunavut vit dans des logements surpeuplés, tandis qu’un tiers vit dans des habitations plus ou moins délabrées. Nuuk possède des maisons aux couleurs vives, des centres culturels et des bibliothèques, notamment parce que le socle rocheux permet d’y construire plus facilement que le pergélisol d’Iqaluit.

Le territoire groenlandais est toujours aux prises avec des problèmes de suicide et de tuberculose, des préoccupations sociales qu’il a en commun avec les communautés inuit du Canada, mais M. Whiteley-Tukkiapik a indiqué que les autorités déploient davantage d’efforts pour améliorer les conditions de vie.

« Ils ont les mêmes problèmes sociaux, mais ils y accordent une plus grande importance et ils en font une priorité absolue », a-t-il expliqué.

« Leur réseau de soins de santé, leurs programmes sociaux, leur approche en prévention du suicide… Ils ont créé de nombreux programmes efficaces et ils travaillent à leur amélioration. »

Prendre en compte une culture distincte

Steven Arnfjord, professeur à l’Université du Groenland et directeur du Centre pour le bien-être arctique, a expliqué que les atouts du modèle social du territoire groenlandais résident dans la capacité des dirigeants inuit à décider de l’utilisation des fonds alloués aux services sociaux par Copenhague.

« Nous formons nos propres travailleurs sociaux afin qu’ils comprennent la culture, la langue, tout, lorsqu’ils échangent avec les gens. Il ne s’agit pas de travailleurs sociaux venus de Toronto, d’Ottawa ou d’ailleurs qui doivent s’adapter rapidement », a-t-il indiqué.

« Ce n’est pas un territoire : c’est une nation. »

Les Groenlandais reçoivent la plupart de leurs soins médicaux sur place, sans avoir besoin de se rendre au Danemark, a expliqué M. Arnfjord. Lorsqu’ils doivent se rendre à Copenhague, les Inuit du Groenland séjournent dans des lieux d’hébergement adaptés à leur culture et gérés par des organisations inuit, à l’instar des services proposés à Ottawa et à Winnipeg.

Des Inuit canadiens au moment où ils attendaient d’être examinés à bord du navire C.D. Howe. Ce navire du gouvernement fédéral patrouillait au large des côtes est de l’Arctique. (Johanna Rabinowitz)

Du milieu des années 1950 au début des années 1970, le Danemark a réalisé des progrès considérables dans la lutte contre la tuberculose en envoyant un navire spécialisé le long des côtes du Groenland pour effectuer des dépistages par radiographie. Ce bateau transportait les malades vers un centre spécialisé à Nuuk pour y être soignés avant de les renvoyer chez eux avec un plan de convalescence complet.

Le professeur a comparé cette pratique à celle en vigueur autrefois dans le Grand Nord canadien, où les personnes soupçonnées d’être atteintes de la tuberculose étaient systématiquement envoyées dans des hôpitaux du Sud, parfois dans des conditions de promiscuité. Nombre de ces patients ne sont jamais rentrés chez eux, car ils décédaient dans le Sud ou décidaient d’y rester.

M. Arnfjord a toutefois souligné que le système social groenlandais n’est pas aussi dynamique qu’il le devrait face aux évolutions démographiques, contrairement au Danemark ou à la Suède, où les gouvernements ajustent constamment leurs systèmes de protection sociale pour répondre aux nouveaux problèmes et aux changements démographiques.

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