George Nerysoo, la voix gwich’in face aux bouleversements du Grand Nord

À Toronto, au cœur des débats géopolitiques sur l’avenir de l’Arctique, la voix de George Nerysoo tranche avec les considérations stratégiques. Pour le député du delta du Mackenzie, membre de la Première Nation gwich’in, l’urgence n’est pas d’abord diplomatique, mais climatique.
Routes de glace qui raccourcissent, caribous qui désertent, villages plus longtemps isolés : dans les Territoires du Nord-Ouest, le dérèglement n’est plus une projection scientifique, mais une réalité quotidienne. Face à ces bouleversements, l’élu autochtone presse Ottawa d’investir massivement afin d’assurer à ses 33 communautés un avenir viable, et au pays, sa souveraineté nordique.
À l’écouter, la géopolitique arctique et les manœuvres internationales autour du Groenland semblent presque lointaines. Ce qui presse, pour George Nerysoo, c’est la vie quotidienne dans le delta du Mackenzie, aux Territoires du Nord-Ouest, qu’il représente à l’Assemblée législative.
« Il était essentiel que je sois ici », confie-t-il en entrevue à propos de la conférence Arctic360, tenue la semaine dernière au cœur de la Ville Reine. « Beaucoup des discussions et des présentations touchent directement ma région. »
Pourtant, nuance-t-il, si les dirigeants territoriaux suivent avec attention les tensions internationales, « la population en général s’intéresse moins à ces grands titres. Elle regarde davantage ce qui touche immédiatement sa vie, notamment les changements climatiques ».
« Les changements sont évidents et rapides »
Membre de la Première Nation gwich’in, l’un des peuples autochtones les plus septentrionaux d’Amérique du Nord, George Nerysoo observe la transformation accélérée de son territoire. « Dans les années 1970 et 1980, on ne nous parlait pas vraiment de changements climatiques. Aujourd’hui, ils sont évidents, ils sont tout autour de nous. »
Les exemples s’accumulent. Le troupeau de caribous de la Porcupine, pilier de l’alimentation traditionnelle gwich’in, a modifié ses routes et ses périodes de migration. « Notre peuple a vécu du caribou pendant des siècles. Aujourd’hui, ils ont peut-être changé leurs routes ou le moment de leur migration. Il n’y en a plus dans notre région comme avant. »
Conséquence directe, les habitudes alimentaires des communautés autochtones évoluent. « Nous vivons davantage de l’orignal désormais. C’est devenu la viande que nous consommons le plus. »

Autre signal d’alarme, celui de la glace. Les rivières dégèlent plus tôt et gèlent plus tard. « Nos routes de glace, qui duraient autrefois cinq mois, sont désormais praticables peut-être trois mois par an. »
Dans des communautés isolées comme Aklavik, ces routes saisonnières constituent un lien vital avec le reste du territoire. Hors saison, il faut recourir à l’avion ou au bateau. Les périodes d’isolement s’allongent. « Les changements sont évidents, et ils se produisent rapidement », insiste l’élu.
Dans ce territoire grand comme plusieurs pays européens, peuplé d’environ 50 000 habitants, la question du financement revient sans cesse. « Il n’y a jamais assez de fonds. Nous avons un immense territoire et une petite population. Souvent, les budgets sont calculés par habitant. Nous perdons énormément. »
À ce titre, il cite la crise du logement qui frappe durement le Nord, une pénurie chronique aggravée par la croissance démographique, le coût exorbitant des matériaux acheminés par avion ou par routes saisonnières, et par les effets du dégel du pergélisol qui fragilise les fondations des habitations existantes.
« C’est une crise internationale, et nous sommes en plein dedans. Construire ici comporte toujours des défis, lâche-t-il d’une voix amère. « Le Nord change. Nous devons adapter nos méthodes pour bâtir efficacement, car le sol se déplace, le pergélisol fond. »
Si Ottawa transfère des enveloppes au gouvernement territorial, George Nerysoo estime que l’effort reste insuffisant face à l’ampleur des besoins. Les grands projets, comme une éventuelle route dans la vallée du Mackenzie, ne figurent pas toujours parmi les priorités immédiates, regrette-t-il.
« Cela ne signifie pas que ce ne sera jamais réalisé. Nous devons continuer à faire pression, à plaider pour ces infrastructures. Chaque année d’attente rend les projets plus coûteux. C’est un autre défi de vivre dans le Nord. »

Souveraineté et avenir arctique
Les débats d’Arctic360 ont aussi souligné la dimension stratégique croissante du Grand Nord. Les tensions autour du Groenland, les déclarations venues de Washington et la rivalité des grandes puissances replacent le Nord canadien au cœur des préoccupations de souveraineté.
« La sécurité et la souveraineté deviennent des enjeux pour le gouvernement fédéral », observe George Nerysoo. Pour lui, ces considérations géopolitiques ne doivent pas occulter la réalité locale. Investir dans les infrastructures nordiques, c’est à la fois renforcer la présence canadienne et améliorer la qualité de vie des habitants.
« Ce n’est pas seulement ce qui se passe aujourd’hui, mais ce qui se passera à moyen et long terme. Tous les niveaux de gouvernement doivent investir dans le Nord, pour la souveraineté, pour la sécurité, mais aussi pour le mode de vie des gens qui y vivent. »
Dans les 33 communautés des Territoires du Nord-Ouest, ajoute-t-il, l’aspiration est claire : « Elles expriment toutes le souhait d’un territoire nordique sain et durable. C’est à nous, élus et responsables publics, de nous assurer que leur avenir est sécurisé. »
À Toronto, au milieu des stratèges et des diplomates, la voix gwich’in rappelle ainsi que l’Arctique n’est pas qu’un théâtre d’affrontement global. Il est d’abord un territoire habité, fragile, où la glace qui cède sous les pas annonce peut-être les fractures du siècle à venir.
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