Sous les satellites d’Elon Musk, l’Arctique cherche sa propre voie

Des coupoles satellites près d'Iqaluit.
Les 25 communautés du Nunavut dépendent d’une connexion Internet par satellite. (Photo d’archives : Radio-Canada/Matisse Harvey)

Alors que le Canada durcit son discours à propos de la sécurité arctique, une vulnérabilité invisible fragilise le nord du pays : la dépendance quasi totale au réseau Starlink, l’entreprise américaine d’Elon Musk. Entre risques d’ingérence étrangère et impulsivité d’un PDG imprévisible, les institutions inuit, qui servent la majorité de la population du Grand Nord, ont décidé de reprendre les commandes.

Et si, un jour, Elon Musk décidait de couper l’accès à Internet pour les territoires du Nord canadien? Compte tenu de l’impulsivité du président-directeur général de Starlink, cette crainte n’est pas infondée. Les forces armées russes en auraient été les dernières victimes, en février dernier.

C’est ce qui pousse Célestine Rabouam, doctorante à l’Institut français de géopolitique, à évoquer un risque de politisation du réseau.

Elon Musk en mai 2025.
Elon Musk est le président-directeur général de Starlink. (Photo d’archives : Reuters/Hamad I Mohammed)

Ce problème est particulièrement crucial pour de nombreuses communautés inuit qui dépendent des services fournis par l’entreprise d’Elon Musk.

Comme pour bon nombre de biens et services, l’accès à Internet dans le Nord est très cher. De plus, les abonnements s’accompagnent souvent d’une limite de consommation de données. Rares sont les utilisateurs qui ne dépassent jamais ces limites et qui, par conséquent, se retrouvent à payer des frais supplémentaires, à moins d’avoir opté pour un forfait illimité.

Rob McMahon, professeur associé à l’unité d’études des médias et des technologies de l’Université de l’Alberta, précise que, pendant longtemps, ces services ont été lents et peu fiables.

Puis, Starlink est arrivée en proposant un forfait parfois plus cher, mais aucuns frais de dépassement, contrairement aux fournisseurs locaux.

Ainsi, des fournisseurs d’accès comme Northwestel ont perdu de nombreux clients au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest, notamment.

Quelques exemples de forfaits actuels

Broadband Communications North (Manitoba) :

  • Jusqu’à 10 Mbit/s à la réception et jusqu’à 1 Mbit/s à l’envoi, données illimitées : 54,99 $/mois, 94,99 $/mois pour les communautés autochtones isolées de Lac Brochet, de Tadoule Lake et de Shamattawa.

Tamaani (Nunavik, Kuujuaq) :

  • Jusqu’à 50 Mo/s à la réception, données illimitées : 59,99 $/mois.

Tamaani (Nunavik, Ungava) :

  • Jusqu’à 50 Mo/s à la réception, données illimitées : 59,99 $/mois.

Northwestel (Nunavut, Iqaluit) :

  • Jusqu’à 15 Mo/s à la réception et 2 Mo/s à l’envoi, 300 Go de données : 109 $/mois.

Nortwestel (Territoires du Nord-Ouest, Yellowknife) :

  • Jusqu’à 10 Mo/s à la réception et 50 Mo/s à l’envoi, données illimitées : 129,95 $/mois.

Starlink :

  • Jusqu’à 100 Mo/s, données illimitées : 70 $/mois.

Northwestel détenait autrefois un quasi-monopole, mais c’est une entreprise canadienne encadrée par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications [CRTC]. Starlink est une entreprise américaine et on peut se demander si le CRTC serait en mesure de la réglementer de la même manière, explique le professeur.

Ce monopole a finalement été remplacé par celui de Starlink et a créé une nouvelle situation de dépendance, croit Célestine Rabouam.

Le fait qu’il n’y ait pas de solution de rechange directe pour remplacer le réseau si jamais, un jour, il y a un problème, c’est un risque, affirme-t-elle.

Une antenne parabolique de Nortwestel.
Nortwestel détenait un quasi-monopole au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest avant que Starlink n’arrive. (Photo d’archives : Radio-Canada/Anaïs Elboujdaïni)

Les données personnelles des résidents du Grand Nord doivent aussi être protégées. Célestine Rabouam rappelle que, lorsque tout le réseau Internet passe par Starlink, on ne peut pas déterminer précisément où vont atterrir les données.

C’est ce que souligne aussi M. McMahon : Comme il ne s’agit pas d’une entreprise canadienne, [les données] pourraient être soumises aux lois américaines en ce qui concerne notamment la protection de la vie privée.

À partir du moment où vos données traversent la frontière, vous perdez vos droits constitutionnels dessus, explique Célestine Rabouam, doctorante à l’Institut français de géopolitique.

L’Inuit Tapiriit Kanatami, l’organisation politique qui représente les Inuit, a largement conscience du problème que peut représenter une forte dépendance à Starlink.

En juin dernier, elle a publié un rapport dans lequel on pouvait lire ceci : Notre peuple dépend de technologies fournies par des entreprises privées, telles que le système satellitaire Starlink de SpaceX.

Cette affirmation se trouvait dans un paragraphe qui évoquait la souveraineté canadienne dans l’Arctique et les vulnérabilités face à l’ingérence étrangère. Le Canada s’inquiète justement de cette question depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Il y a quelques années, le gouvernement canadien n’avait pas tendance à considérer cette dépendance numérique comme un risque géopolitique. Mais le deuxième mandat de Donald Trump effraie beaucoup plus en matière d’instabilité, analyse Mme Rabouam.

C’est d’ailleurs dans ce contexte que l’Ontario a finalement annulé un contrat de 100 millions de dollars avec Starlink qui devait permettre de fournir un accès réseau à 15 000 foyers dans le nord de cette province, dont certains dans des communautés autochtones.

C’est bien parce que les pouvoirs publics du Nord ont compris l’urgence d’agir que plusieurs ont aussi décidé de prendre le problème en main en créant leur propre réseau de connexion, une décision politique que salue Célestine Rabouam.

La connectivité canadienne en chiffres :

  • À l’heure actuelle, 96,3 % des foyers du Canada ont accès à Internet haute vitesse.
  • Le gouvernement du Canada souhaite atteindre son objectif de brancher 100 % des foyers à Internet haute vitesse d’ici 2030.
  • Avec 400 000 abonnés, Starlink est le 6e fournisseur d’accès à Internet au Canada.

Sources : gouvernement du Canada et Global Media and Internet Concentration (Université de Carleton)

C’est très important de réaliser les projets terrestres parce que la résilience des infrastructures numériques dans l’Arctique dépend d’une combinaison entre des technologies, c’est-à-dire qu’il ne suffit pas de développer des satellites ou juste de développer du câble, il faut une approche qui combine les deux, assure-t-elle.

Diverses initiatives

Ainsi, Nukik, une entreprise entièrement détenue par les Inuit, mène un projet d’infrastructure au Nunavut. Baptisé Kivalliq Hydro Fibre Link, il doit relier le Manitoba au Nunavut grâce à un corridor énergétique et de connectivité.

Par ailleurs, le gouvernement fédéral a récemment accordé la somme de 86 millions de dollars à un projet mené par Northwestel qui va s’associer à Télésat, un opérateur de satellites de télécommunications canadien, pour offrir Internet haute vitesse à plus de 11 000 foyers du Nunavut.

Un câble Internet.
L’Ontario n’a pas renouvelé le financement du programme Starlink-Navigator offert par la Nishnawbe-Aski Legal Services Corporation pour l’exercice 2025-2026. (Photo d’archives : Vincent Yvon Ortega Leon)

Rob McMahon le reconnaît : Les investissements dans la fibre optique sont lents et coûteux. Étendre les infrastructures terrestres dans le Nord représente un défi de taille, d’autant que Starlink est arrivée avec une technologie satellitaire très nouvelle qui a bouleversé le marché des télécommunications.

Grâce au projet First Mile, il répertorie les différents systèmes à large bande passante mis en place par les communautés autochtones, qui peuvent ainsi contribuer à façonner les technologies afin de répondre aux besoins locaux.

Starlink n’offre aucune possibilité d’emplois aux communautés du Nord, rappelle-t-il, ce qui n’est pas le cas du développement des réseaux locaux entamé à divers endroits dans le Nord.

Au Nunavik, un projet pour installer de la fibre optique est en marche depuis 2019. Il s’agit d’EAUFON (Eastern Arctic Underwater Fibre Optic Network), qui se décline en trois phases. La première est en service depuis 2022 et relie Chisasibi à Puvirnituq. Une partie sera aussi constituée de fibre terrestre, notamment pour relier Deception Bay et Kangiqsujuaq.

L’idée consiste à créer une boucle de réseau complète pour relier Chisasibi et Kuujjuaq à la fois par le nord (grâce à EAUFON) et par le sud en passant par Montréal grâce à une autre série de réseaux.

Rob McMahon n’hésite d’ailleurs pas à mentionner l’Administration régionale Kativik du Nunavik comme une pionnière en matière de réseaux autochtones.

Après avoir sollicité des contributions auprès des gouvernements du Québec et du Canada, nous avons lancé un projet pour faire migrer toutes les communautés du satellite vers la fibre optique, explique Dan Pellerin, conseiller principal en télécommunications pour le projet EAUFON à Kativik, qui estime que Starlink n’est qu’une solution temporaire pour les Inuit du Nunavik.

L’accès à Internet pour les communautés de la baie d’Ungava se fait encore par satellite, car il n’y a pas de ligne terrestre et parce que c’est Starlink qui fournit ce service en attendant l’installation de la fibre sous-marine.

Une fois EAUFON 3 installé et opérationnel, vers décembre 2027, nous migrerons vers la fibre et nous désactiverons Starlink, qui est actuellement utilisé comme intermédiaire, poursuit M. Pellerin.

Pour se passer de Starlink, le Nunavik a bénéficié d’un total d’environ 362 millions de dollars de la part d’Ottawa, de Québec et de partenaires privés.

Cette somme couvre non seulement le coût de la pose du câble, mais aussi celui de l’aménagement des infrastructures locales (stations d’atterrissage) et des équipements nécessaires pour le service Internet haute vitesse géré par Tamaani Internet, le fournisseur du Nunavik, qui, pour l’instant, utilise Starlink pour alimenter ses clients.

Une meilleure solution à long terme

La raison pour se passer de Starlink est avant tout d’ordre économique.

Sur un réseau satellite ou un réseau qui utilise l’infrastructure d’un tiers, les fournisseurs Internet doivent payer pour chaque octet de données transmis ou reçu. Mais lorsque nous posséderons la fibre, nous pourrons fixer le prix du trafic. Nous aurons aussi une capacité bien supérieure avec la fibre qu’avec le satellite, détaille M. Pellerin, qui souligne aussi le fait que Starlink est une entreprise américaine.

Rob McMahon souligne aussi que Starlink est certes pratique pour les consommateurs, notamment pour le streaming, mais sa capacité est insuffisante pour les grands clients institutionnels, comme les hôpitaux.

Choisir la fibre optique est le choix le plus avantageux, selon lui.

Une fois installée, on n’a plus à se soucier de l’installation de nouvelles infrastructures. Elle est là pour plus de 40 ans. On l’a en place, elle a de la capacité et on la distribue selon les besoins. On ne risque donc jamais d’en manquer, alors qu’avec un système comme Starlink, on se préoccupe toujours de la durée de vie des satellites, qui est d’environ cinq ans, termine-t-il.

À lire aussi :

Delphine Jung, Radio-Canada

Pour d’autres nouvelles sur le Canada, visitez le site de Radio-Canada.

Vous avez remarqué une erreur ou une faute ? Cliquez ici !

Laisser un commentaire

Note: En nous soumettant vos commentaires, vous reconnaissez que Radio Canada International a le droit de les reproduire et de les diffuser, en tout ou en partie et de quelque manière que ce soit. Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette.
Nétiquette »

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *