Dans le Grand Nord, le Yukon veut s’inspirer des projets nucléaires ontariens

Le Yukon et l’Ontario ont signé une entente pour collaborer en matière d’énergie, notamment afin d’étudier le potentiel des petits réacteurs modulaires sur le territoire. L’un des premiers et encore rares réacteurs nucléaires de ce type, plus compacts et moins puissants que les centrales classiques, est actuellement en construction en Ontario.
L’accord vise à mettre à profit l’expertise nucléaire de l’Ontario pour aider le Yukon à évaluer de nouvelles options pour diversifier ses sources d’énergie. Il a été signé à Toronto par le ministre de l’Énergie du Yukon, Ted Laking, et son homologue ontarien, Stephen Lecce, en marge d’un sommet sur l’électrification.
Selon Ted Laking, la croissance de la population fait augmenter la demande en énergie au Yukon et il faut « commencer à trouver des solutions ».
La demande résidentielle devrait grimper de 40 mégawatts d’ici cinq ans, soit « 30 % de la capacité de pointe actuelle », poursuit-il, en rappelant que le réseau est déjà « proche de sa capacité maximale », comme l’a montré la vague de froid de décembre.
Même si les petits réacteurs modulaires sont une « solution à plus long terme », comme le dit le ministre Laking, le gouvernement « ne veut pas attendre à la dernière minute » pour l’évaluer.

L’idée de recourir à ces réacteurs, de quelques dizaines de mégawatts à environ 300 MW, est qu’ils sont fabriqués en modules en usine et assemblés sur place. Cela facilite leur déploiement dans des régions où il y a un besoin, comme le Yukon.
« On veut comprendre à quoi ressemblerait un cadre réglementaire sûr et fiable, et comment aborder certaines questions », ajoute Ted Laking, en donnant l’exemple de l’activité sismique et la gestion des déchets, tout en vantant l’expertise de l’Ontario.
L’Ontario mène le bal
« On est en train de construire le premier petit réacteur modulaire du monde occidental », affirme Stephen Lecce, ministre de l’Énergie de l’Ontario. Aujourd’hui, seules la Russie et la Chine exploitent ces réacteurs.
La province prévoit en effet d’utiliser pour la première fois ce type de réacteurs dans son projet de nouvelle centrale nucléaire de Darlington, sur la rive nord du lac Ontario.
La construction du premier de quatre réacteurs de GE Vernova Hitachi Nuclear Energy, une entreprise en Caroline du Nord, a commencé en mai 2025. Celui-ci, de la taille d’un centre communautaire, devrait être en service en 2030, produire 300 MW et alimenter environ 300 000 foyers. L’ensemble du parc est prévu d’ici 2035.
« On est en avance, on construit et on est sur la bonne voie », se réjouit Stephen Lecce.
Le ministre souhaite exporter cette technologie et l’expertise « d’est en ouest, du nord au sud » au Canada, et aussi à l’échelle internationale. Plusieurs ententes existent déjà.
« Énergie fiable, abordable et propre »
Stephen Lecce estime que le nucléaire fournit une énergie fiable, abordable et propre. Moins exposée aux fluctuations des marchés, elle « renforcerait la souveraineté et l’indépendance énergétique du Nord ».
« La volonté du ministre Laking de signer ce partenariat pour explorer cette possibilité est un signe positif », dit-il. « On est là pour aider ».
Selon Ted Laking, le travail débutera par la mobilisation de fonctionnaires dans les ministères respectifs et des rencontres entre Énergie Yukon et Ontario Power Generation pour en définir les bases.
Il estime que les petits réacteurs modulaires sont « prometteurs » pour l’avenir énergétique du pays et pourraient aider à réduire l’empreinte carbone du territoire.
Des obstacles?
Le Yukon s’intéresse aux petits réacteurs modulaires depuis un moment. En 2023, le ministère de l’Énergie, des Mines et des Ressources a commandé une étude de faisabilité. Celle-ci concluait que leur déploiement était « réalisable » et ne » comportait aucun obstacle majeur ».
Daniel Fortier, professeur titulaire à l’Université de Montréal et directeur d’un laboratoire de géomorphologie et géotechnique des régions froides, est cependant sceptique.
Or, poursuit-il, il y a beaucoup de grands bassins sédimentaires au Yukon, du pergélisol, et un risque sismique non négligeable.
« Placer ça sur du pergélisol, c’est très compliqué », ajoute-t-il, à cause de la chaleur dégagée par les réacteurs. Elle pourrait faire fondre la glace contenue dans le sol, provoquer son affaissement et compromettre la stabilité du réacteur.

Même les techniques actuelles pour préserver le pergélisol en réponse aux changements climatiques « ne sont pas possibles » dans ce contexte, d’après lui.
À Beaver Creek, il s’apprête à tester une nouvelle méthode pour stabiliser le terrain qui consiste à dégeler le pergélisol, à en retirer l’eau, à compacter le sol, puis à geler à nouveau avant de construire.
La technique fonctionne bien en laboratoire, dit-il, mais elle reste très complexe et sera « extrêmement chère ». Le projet pilote se réalisera sur une surface de la taille d’un bungalow.
Et un pari est en cours : l’expert du pergélisol croit qu’un tel site ne servirait qu’à des infrastructures qui dégagent peu de chaleur, comme une caserne de pompiers, tandis que sa collègue en génie géotechnique croit qu’il pourrait accueillir un petit réacteur.
Daniel Fortier évoque aussi la construction sur pieux profondément enfoncés, mais précise qu’ils devraient résister aux séismes. Cette option pourrait convenir dans l’est du Canada, moins sismique, mais il émet des doutes pour le Yukon.
« Mais ce sont des intuitions de chercheurs, il faut faire la recherche », ajoute-t-il.
Un article de Marie-Soleil Desautels
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