Le « miraculeux » rétablissement des caribous de l’île de Baffin au Nunavut

Des caribous avancent dans la toundra.
Le gouvernement du Nunavut a fixé en 2018 un quota de chasse à 550 caribous sur l’île de Baffin, avec un maximum de 110 femelles pour protéger la capacité reproductive de la harde. (Photo : La Presse canadienne/Nathan Denette)

Un texte de Mohamed-Amin Kehel

Le gouvernement du Nunavut a annoncé une augmentation significative de la récolte totale autorisée pour le caribou de l’île de Baffin, de 550 à 6000 pour l’année à venir. Cette décision fait suite au succès d’un plan instauré en 2018 pour tenter de sauver cette harde qui était, à l’époque, à risque de s’éteindre.

Je l’ai remarqué moi-même en 2008, se remémore Paul Okalik, spécialiste de la région arctique pour le Fonds mondial pour la nature (WWF) au Canada.

Alors qu’il chassait avec son fils, celui qui a aussi été le premier premier ministre du Nunavut avait noté une raréfaction des cervidés sur l’île de Baffin.

Malheureusement, il y avait encore un peu de chasse à ce moment-là, ça n’a pas dû aider, mais nous n’avions pas encore connaissance des chiffres.

En effet, en 2014, les relevés aériens du territoire indiquaient une population de 4655 individus, une réduction de 95 % par rapport au début des années 90.

Une action de gestion de ressources immédiates était nécessaire pour limiter le risque accru d’extinction locale pour les caribous de l’île de Baffin, explique Krista Shofstall, la biologiste qui étudie la région pour le gouvernement du Nunavut.

La première étape a été d’imposer en urgence un moratoire en 2014, suivie d’un strict plafond de 250 animaux, décidé en 2015.

Nous avons autorisé la chasse des animaux mâles seulement, pour protéger les femelles, précise Krista Shofstall, dont le potentiel reproductif est très important pour les caribous.

C’est en 2018 que le gouvernement territorial met en place un Plan de gestion du caribou de l’île de Baffin et augmente la limite de chasse à 550 caribous, avec un maximum de 110 femelles.

La viande de caribou était devenue comme de l’or durant cette période de restrictions, dit Paul Okalik, spécialiste de la région arctique pour WWF Canada.

Le plan de gestion des caribous a fonctionné au-delà des espérances, selon le gouvernement du Nunavut.

Les plus récents relevés effectués estiment que la harde compte désormais 48 681 bêtes.

Nous avons eu une croissance annuelle d’environ 25 %, précise Krista Shofstall, ce qui a dépassé nos attentes et est assez miraculeux.

C’est sur la base de ce rétablissement éclair que le gouvernement du Nunavut a recommandé dans un premier temps d’augmenter le quota de chasse à 5 % de cette population.

Nous avons présenté une option à faible risque à 5 % qui permet de poursuivre ce rétablissement, explique Krista Shofstall.

La décision finale du Conseil de gestion des ressources fauniques du Nunavut, en consultation avec les partenaires locaux du gouvernement, a été finalement d’établir un plafond de chasse à 6000 caribous, soit environ 12 % du total des cervidés dans la région.

Une conclusion que Krista Shofstall accepte, dans la lignée de la collégialité du processus de gestion qui a vu le territoire être en étroite collaboration avec les organisations autochtones locales, comme les associations de trappeurs et de chasseurs.

Néanmoins, 12,3 % représentent un risque plus élevé, prévient-elle, ce qui signifie que davantage de facteurs peuvent faire décroître la harde : une surexploitation, un événement climatique, l’apparition d’une maladie. Ce processus devrait être considéré comme un exemple de système de cogestion, de travail collaboratif pour aider cette population à se rétablir.

« J’ai confiance en ce plan de gestion », juge pour sa part Paul Okalik.

Je suis content que les sacrifices auxquels nous avons consenti soient reflétés dans ces nouveaux quotas.

Il s’inquiète cependant encore de la pérennité du caribou sur l’île de Baffin, notamment avec les développements miniers prévus dans ce secteur.

Le Nunavummiut assure ne pas être contre le développement, mais craint les projets qui empiètent sur les aires de mises bas des caribous.

Les caribous sont très sensibles aux développements, ajoute Krista Shofstall. S’il y a une activité minière près d’une aire de mise bas, ils pourraient essayer de trouver un autre endroit.

Le portrait de Paul Okalik à Iqaluit, le 22 juin 2023.
Paul Okalik a été le premier premier ministre du Nunavut, des fonctions qu’il a occupées de 1999 à 2008. (Photo : CBC/Dustin Patar)

Une importance culturelle capitale

Paul Okalik attend avec impatience le jour où il pourra emmener enfants et petits-enfants à nouveau sur les terrains de chasse de l’île de Baffin.

Ça nous a manqué, souffle-t-il.

Il pointe du doigt l’importance de cette pratique traditionnelle pour l’éducation des plus jeunes, en particulier l’apprentissage du partage.

J’avais 8 ans quand j’ai attrapé mon premier caribou et mes parents avaient invité la communauté pour partager ma prise, raconte l’ancien premier ministre, ces dernières années, nous n’avons pas pu faire cela. J’ai donc hâte d’aller sur mes terres traditionnelles et de partager la beauté de cette terre avec les plus jeunes membres de ma famille.

Pour arriver à ses fins, le territoire s’est aussi largement appuyé sur le savoir traditionnel inuit, appelé “Inuit Qaujimajatuqangit” (IQ) en inuktitut.

Pour Krista Shofstall, l’intégration de ces connaissances avec les données scientifiques est primordiale.

L’IQ est extrêmement utile, conclut-elle. Il ne s’agit peut-être pas de données quantitatives, mais ce sont des données qualitatives qui sont très utiles pour observer les tendances à long terme.

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