Défendre la souveraineté canadienne : l’armée face aux défis de l’Arctique

Des membres de l’Unité des capacités navales avancées (UCNA) pilotent des drones lors d’un exercice à Crystal City, près de Resolute Bay, au Nunavut, dans le cadre de l’opération Nanook-Nunakput, le 9 septembre 2026. (Forces armées canadiennes / Corporal Nicholas Zahari)

Par Nantou Soumahoro

Les Forces armées canadiennes ont mené, du 17 août au 25 septembre, l’opération Nanook-Nunakput, à Resolute Bay, au Nunavut. Objectif : entraîner les soldats aux conditions de vie de l’Arctique, et affirmer la souveraineté du Canada sur un territoire de plus en plus convoité.

Le calme règne sur le camp militaire installé aux abords de l’aéroport de Resolute Bay. Des dizaines de tentes identiques, au toit vert et aux parois couleur crème, s’y alignent en rangs serrés. Cet ordre géométrique strict tranche avec le territoire brut et austère qui l’entoure.

C’est dans ce camp, aux allures de petit village, que quelque 300 membres des Forces armées canadiennes (FAC) ont été déployés depuis le sud du pays. Toutes les composantes sont représentées : l’Armée de terre, l’Aviation ainsi que la Marine. Ils apprennent à intervenir ensemble dans un objectif commun.

« L’opération Nanook est une opération combinée qui permet de démontrer que les Forces armées canadiennes et ses membres sont capables non seulement d’agir, mais aussi d’avoir du succès lorsqu’il y aura des menaces contre la souveraineté canadienne », fait valoir le brigadier-général Marc Parent, commandant de la Force opérationnelle interarmées du Nord.

Dans l’Arctique, affirme-t-il, l’environnement est lui-même un adversaire, et les soldats doivent être prêts physiquement, mentalement et spirituellement.

Quand l’Arctique impose son rythme

Chaque matin, tout se joue d’abord autour d’une table où est déployée une carte du théâtre des opérations. Une dizaine d’officiers font face au lieutenant-colonel Christopher Vanden Berg et reviennent sur les dernières 24 heures avant d’annoncer les missions du jour.

Aux abords du camp, les exercices se répètent : montage des tentes, maniement des armes, déplacements en groupe. Plus loin, dans le brouillard et la neige qui effacent l’horizon, une vingtaine de soldats s’initient à la survie en milieu arctique.

Après plusieurs heures de marche, ils ont installé un camp temporaire à quelques kilomètres du camp principal. « C’est de la pratique », indique le capitaine Miguel Fournier. « Quand on va pousser plus tard dans l’opération pour aller faire des activités tactiques, au moins ils vont avoir la base de la survie.»

Pour beaucoup de ces soldats, c’est une première dans l’Arctique. Habitués à évoluer en forêt dans le Sud, ils découvrent un territoire sans arbres où « la seule chose qui se présente, c’est des roches », résume le capitaine Fournier en montrant l’horizon.

Sur place, la météo a le dernier mot. « Dans l’Arctique, tout est incertain. Et la météo est la plus grande variable », reconnaît le lieutenant-colonel Vanden Berg.

Un peloton de mortiers devait rejoindre par les airs la Petite île Cornwallis, une île voisine inhabitée. Il a dû s’y rendre par la mer : la pluie verglaçante et le brouillard ont empêché deux hélicoptères Chinook de se poser à Resolute Bay.

L’Arctique réserve aussi des surprises en ce qui a trait au matériel. « Nous avons appris comment certains de nos équipements fonctionnent ici, ce qui peut être un peu différent. Nous ne nous y attendions pas », admet le lieutenant-colonel, sans donner plus de détails.

Malgré ces contretemps, il dresse un bilan positif : « Le tir a été un succès. Nous avons prouvé que nous pouvons le faire dans cet environnement et durant cette période de l’année. »

Si les soldats s’entraînent ainsi au tir et à la survie, ce n’est pas seulement pour faire face à la toundra, mais aussi pour sécuriser un axe hautement convoité.

Un passage stratégique

Évoluer dans l’Arctique est d’autant plus complexe que le territoire est en pleine transformation à l’ère du changement climatique. « L’Arctique doit être mieux défendu, parce que les menaces d’aujourd’hui n’existaient pas dans le temps », affirme le brigadier-général Parent.

Avec la fonte des glaces, une route maritime s’ouvre aux portes de Resolute Bay : le passage du Nord-Ouest, qui relie l’océan Atlantique au Pacifique.

Pour un navire qui va de l’Asie de l’Est à l’Europe de l’Ouest, ce passage peut raccourcir le trajet de façon considérable. C’est un atout qui attire de plus en plus d’acteurs étatiques et commerciaux, note la Défense nationale. Mais jusqu’où le Canada peut-il en contrôler la navigation? La question divise Ottawa et Washington.

Pour Ottawa, toutes les eaux de l’archipel arctique sont des eaux intérieures canadiennes en vertu d’un titre historique : les navires étrangers peuvent y circuler, mais selon les lois canadiennes.

Pour les États-Unis, le passage est un détroit international, ouvert à tous. Depuis un accord conclu en 1988, les brise-glaces américains demandent la permission du Canada, sans que la question soit tranchée.

« Le passage du Nord-Ouest devient de plus en plus stratégique à mesure qu’il devient navigable. Nous sommes ici pour démontrer notre capacité à contrôler ce qui est canadien, souverainement canadien », déclare Christopher Vanden Berg.

À ses yeux, l’opération est une démonstration de force qui s’adresse autant aux Canadiens qu’aux alliés et aux adversaires du Canada. Toutefois, face à l’hostilité de la toundra, cette force militaire a besoin de ceux qui connaissent ce territoire.

« Les yeux et les oreilles du Nord »

Jour et nuit, des Rangers canadiens patrouillent en quatre-roues le long du littoral et sur les terres autour du camp pour repérer les menaces potentielles, à commencer par les ours polaires. Plusieurs ont été aperçus à moins de 2 kilomètres durant l’opération.

« C’est ce que les Rangers font. Ils protègent les soldats », résume le sergent Patric Bélanger, quartier-maître du 1er Groupe de patrouilles des Rangers canadiens.

Ces hommes et ces femmes ne sont pas des militaires de carrière, mais des réservistes de l’Armée canadienne vivant dans les communautés des régions septentrionales. « Ils sont les yeux et les oreilles du Nord », poursuit Patric Bélanger. « Ils regardent le ciel pour les avions étrangers et les bateaux étrangers sur la mer. »

Leur principal atout est leur connaissance du terrain. « L’avantage, c’est qu’ils vivent ici. C’est comme nulle part ailleurs au Canada », souligne Patric Bélanger. « Ce sont des experts parce que c’est chaque jour qu’ils sont ici. »

Certains de leurs savoirs sont pourtant bousculés par les changements climatiques, selon Patric Bélanger. Des Rangers lui ont confié qu’ils lisaient dans les nuages et les aurores boréales la température du lendemain, mais que, avec les changements, ces signes ne se vérifient plus toujours.

Le panneau du hameau de Resolute Bay, dont le nom inuktitut est Qausuittuq.
(Radio-Canada / Nantou Soumahoro)

Une terre inuit

Les soldats venus du Sud, eux, doivent apprendre les règles de ce territoire. À Resolute Bay, l’armée reste une invitée. « Ici, la terre est inuit, et nous y sommes sur la base de la bonne volonté et d’un accord », rappelle le lieutenant de vaisseau Luc Steele, chargé de la coopération civilo-militaire.

Cet accord, signé avec l’Association inuit du Qikiqtani, fixe les règles, dont celle de ne laisser aucune trace après le départ de l’armée. Les militaires s’interdisent aussi d’acheter quoi que ce soit dans la communauté, pour ne pas peser sur des ressources déjà limitées.

L’histoire de Resolute Bay rend cette prudence nécessaire. Dans les années 1950, le gouvernement fédéral y a déplacé de force des familles inuit d’Inukjuak, au Québec, et de Pond Inlet, notamment dans l’idée de renforcer sa présence dans l’Arctique.

Ottawa a présenté des excuses en 2010 pour les souffrances que cela a causées. L’armée en est consciente, assure Luc Steele, mais n’aborde le sujet que si un membre de la communauté le fait. La communauté n’a exprimé aucune inquiétude, ajoute-t-il, en précisant qu’il s’agit de ses propres perceptions.

Resolute Bay pourrait d’ailleurs changer de statut. En mars 2026, Ottawa a annoncé que le hameau accueillerait l’un de ses carrefours de soutien opérationnel du Nord, tout comme Whitehorse. Ils s’ajoutent aux trois déjà annoncés à Iqaluit, à Inuvik et à Yellowknife. Ces futurs sites logistiques doivent permettre une présence militaire toute l’année dans l’Arctique, au lieu d’obliger à tout y apporter, une opération à la fois.

Le reportage a été réalisé dans le cadre d’une visite médiatique organisée par les Forces armées canadiennes à laquelle notre collaboratrice Nantou Soumahoro a participé.

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