Des ateliers pour raviver l’inuktitut à Kuujjuarapik

Par Annie-Claude Brisson
Les tout-petits papillonnent et papotent dans une salle de la Maison des familles de Kuujjuarapik, une communauté inuit au nord du 55e parallèle. Leurs mains tentent tant bien que mal de copier les caractères syllabiques de l’inuktitut, la langue principale de la population inuit du Nunavik, pendant un atelier de fin de journée.
Le contexte est exceptionnel dans ce village biculturel établi sur la rive de la baie d’Hudson : deux communautés autochtones cohabitent. Alors que les Inuit de Kuujjuarapik parlent l’inuktitut, les Cris de Whapmagoostui, eux, s’expriment en cri. Mais lorsqu’ils interagissent, c’est généralement l’anglais qui se substitue aux deux langues maternelles.
Un programme de préservation de la langue a été lancé, à l’été 2026, par une maman de cette communauté nordique québécoise. L’objectif : permettre aux jeunes de renouer avec la langue autrefois parlée par leurs parents et leurs ancêtres.
Si les apprenants possèdent quelques notions de base de l’inuktitut, elles sont très limitées et aucunement comparables avec leur maîtrise de l’anglais. Lors de leur première leçon, ils mettent en parallèle leur habileté à jouer avec la langue de leurs parents. Chose certaine, elle n’est pas suffisante pour soutenir une conversation.
Le premier cours est dédié à la traduction de leur prénom et de celui de leurs camarades. Les crayons de plomb se font aller et les gommes à effacer s’usent. L’écriture de la langue avec ses caractères syllabiques est, sans aucun doute, plus difficile que sa maîtrise orale.
Raya Calvin, huit ans, et sa sœur, Rosie Calvin, six ans, participent aux ateliers avec enthousiasme. Le duo compare ses feuilles d’activité en rigolant.
Au quotidien, la plus vieille tente, autant que possible, de converser dans la langue maternelle de sa mère, l’inuktitut. Sa cadette a, pour sa part, davantage appris la langue de leur père, le cri.
Résidente de la communauté, Daphne Tooktoo a levé la main pour aider les jeunes Inuit à augmenter leur niveau de connaissance de l’inuktitut. Un mandat qui s’ajoute à son emploi régulier.
Elle est convaincue que ce programme permettra à la langue nordique de retrouver des locuteurs. Elle souhaite que les jeunes se sentent le plus à l’aise possible. Force est d’admettre que son vœu est exaucé. Les esprits sont dissipés par moment pendant l’atelier. Daphne Tooktoo tente de ramener les jeunes à l’ordre en inuktitut.

Les « Crinuks » optent pour l’anglais
Dans plusieurs foyers, la culture inuit côtoie la culture crie. Les enfants nés de cette union mixte sont nommés des « Crinuks », l’amalgame des mots Cri et Inuk. À l’âge adulte, les enfants issus de ces unions hybrides doivent choisir la communauté à laquelle ils souhaitent appartenir d’un point de vue légal. Quant à la langue parlée à la maison, elle s’impose, dans la plupart des cas, par elle-même.
L’anglais prédomine dans plusieurs ménages de Kuujjuarapik et de Whapmagoostui. Daphne Calvin est à même de constater, au quotidien, les particularités des relations mixtes : issue de la population inuit de Kuujjuarapik, son conjoint est Cri.
« C’était un peu de ma faute. Mon mari n’est pas un Inuit. On se parle anglais à la maison. On ne maîtrise pas la langue maternelle de l’autre », concède-t-elle.
On vit tous ensemble, ce n’est pas un problème, mais je suis à la recherche de façons de ramener ma langue d’origine.
Daphne Calvin, coordonnatrice de la Maison des familles à Kuujjuarapik
À 32 ans, Daphne Calvin redoute bien d’appartenir à la dernière génération d’Inuit de Kuujjuarapik qui maîtrisent suffisamment leur langue natale.
On perd notre langue. On tente de changer cela. On est optimiste.
Daphne Calvin, coordonnatrice de la maison des familles à Kuujjuarapik
« La plupart de nos jeunes ne parlent pas, n’écrivent pas ou ne lisent pas l’inuktitut de nos jours », se désole-t-elle. « Je trouvais que c’était important de ramener cela, d’une manière ou d’une autre. J’ai cherché du financement. »
Elle rapportent que plusieurs jeunes répondent en anglais à leurs parents bien qu’ils leurs parlent en inuktitut. Elle tente aujourd’hui de contrer cette tendance en n’utilisant que l’inuktitut pour s’adresser à sa benjamine.
Daphne Calvin a décidé de se mettre en action devant le déclin de sa langue maternelle. Son rôle de gérante à la Maison des familles a permis de concrétiser ce projet. Elle est vraiment reconnaissante de voir son idée se réaliser. On prend ça très au sérieux. On veut amener le plus de monde possible.
Des discussions sont en cours afin de faire reconnaître les ateliers et de les associer au parcours scolaire des apprenants.
La maman de six enfants est consciente que son initiative ne sera pas miraculeuse. Au moins, elle aura tenté de freiner l’érosion de sa langue maternelle qu’elle choisit davantage qu’avant.

Les technologies en cause
Les aînés sont sans équivoque, la technologie est grandement responsable de l’effacement de l’inuktitut dans le Nord-du-Québec.
Née aux îles Belcher, un archipel de la baie d’Hudson au Nunavut et situé à 100 kilomètres de Kuujjuarapik, Sarah Novalinga Hunter est débarquée dans le village inuit à l’âge de 14 ans pour y fréquenter le Foyer fédéral du Poste-de-la-Baleine, un établissement d’hébergement pour les enfants autochtones.
Lorsqu’elle rentrait à la maison, personne ne parlait anglais, sauf elle. Bien qu’elle ait été contrainte d’abandonner sa langue maternelle il y a des décennies, aujourd’hui, l’inuktitut occupe une place centrale dans ses interactions. Elle doit toutefois s’exprimer en anglais avec les plus jeunes ou des membres de la communauté crie.
À 77 ans, elle remarque depuis des années l’effritement de la langue sur le territoire. La télévision, Internet et les mariages mixtes forcent les familles à naviguer entre l’inuktitut, le cri et l’anglais.
Sarah Novalinga Hunter est d’avis que l’inuktitut est mieux parlé dans les autres communautés inuits du Nunavik.
L’inuktitut appris avant l’anglais à l’école
De manière générale, les programmes d’éducation élaborés par Kativik Ilisanriliriniq, la commission scolaire du Nunavik, sont offerts dans toutes les écoles des 14 communautés du Nunavik, en inuktitut comme langue première et en français ou en anglais comme langues secondes.
L’enseignement se fait en inuktitut de la maternelle à la 3e année. Les parents font ensuite le choix entre le français ou l’anglais « comme langue seconde pour l’enseignement de toutes les matières. L’inuktitut demeure ensuite à l’horaire comme matière de la 4e année à la 5e secondaire. »
L’obtention de six crédits de cours d’inuktitut est requise pour l’obtention du diplôme d’études secondaires.
La commission scolaire rappelle qu’en « vertu de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, la commission scolaire agit également comme une institution dotée de pouvoirs et de compétences uniques visant à la protection et au développement de la langue, de la culture et du mode de vie inuit, par la prestation de services et de programmes d’éducation adaptés. »
Si les technologies sont, en partie, responsables de l’inuktitut, des claviers virtuels ont été développés pour permettre les discussions en ligne dans la langue inuit. La commission scolaire Kativik en a lancé un en 2015 tout comme le développeur Thomassie Mangiok il y a 3 ans.
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