Les jeunes inuits parlent de leur langue

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Photos by Eilís Quinn
(Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)
Les linguistes ne s’entendent pas sur la façon d’assurer la survie de la langue dans le Nord. Mais ils sont tous d’accord sur une chose : plus il y a de jeunes qui veulent parler la langue inuite, plus celle-ci a de chances d’exister à long terme.

Nous avons parcouru le Nunavut et écouté des jeunes parler de leurs difficultés à assumer leur langue et leur identité.

Nous leur avons, entre autres, demandé ce qu’il faudrait, selon eux, pour donner à la langue un regain de vitalité dans l’Arctique.

Eilís Quinn, journaliste à Radio Canada International nous présente quatre d’entre eux.


Eric-med
Eric Kitigon, 17 ans:
Cambridge Bay, au Nunavut
Élève de secondaire
Heather-med

Heather Arqviq , 19 ans
 Gjoa Haven, au Nunavut
Coordonnatrice des loisirs stagiaire
otto-med
Otto Apsaktaun fils, 19 ans
 Kugaaruk, au Nunavut
Bénévole de la communauté
Sarah-med
Sarah Jancke, 21 ans
Cambridge Bay, au Nunavut
Coordinatrice de programmes

 

 


Eric Kitigon de Cambridge Bay, au Nunavut. Photo: Eilís Quinn.
Eric Kitigon de Cambridge Bay, au Nunavut. (Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)
Eric Kitigon, 17
Cambridge Bay, au Nunavut
Élève de secondaire

Eilís Quelle langue parle-t-on dans ta communauté?

Eric – C’était l’inuinnaqtun. Mais il est en train de mourir parce que tous les jeunes ne s’identifient pas à cette culture. Moi, par exemple, quand je parle, j’ai plus l’air anglais. Je pense que nous devrions parler notre langue, mais j’aime l’anglais. Ça fait partie de moi. Je ne sais pas si j’apprendrai un jour l’inuinnaqtun, mais je pense qu’on devrait le parler à l’école.

Tes parents parlaient-ils l’anglais à la maison?

Oui, toujours. Jamais l’inuinnaqtun.

Comment t’adresses-tu aux personnes âgées?

Quand je suis chez mes grands-parents, je parle doucement. Sinon, ils ne comprennent pas. Et alors, mon grand-père va demander, en inuinnaqtun, à ma grand-mère ce que j’ai dit.

Penses-tu que ce serait une bonne chose qu’il y ait une langue standardisée pour tout le Nunavut?

Si l’inuinnaqtun était protégé comme l’anglais et le français au Canada, alors ce serait vraiment une bonne chose.

Même si tu ne parles pas la langue de ta communauté, as-tu quand même l’impression d’avoir une forte identité culturelle?

Je ne me considère pas vraiment comme inuinnaqtun. Bien sûr, j’ai du sang inuit, mais cela ne signifie pas que je peux être inuit. Il faudrait que je vive plus dans ma culture, que je parle l’inuinnaqtun…

Pour les jeunes comme toi, être inuit, qu’est-ce que cela veut dire?

Bonne question. En fait, je ne peux pas encore y répondre. Pas avant que nous, les Inuits, définissions tous ensemble ce qu’est la culture inuite…

Heather Arqviq , 19
Heather Arqviq, de Gjoa Haven, au Nunavut. Photo : Eilís Quinn.
Heather Arqviq, de Gjoa Haven, au Nunavut. (Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)
Gjoa Haven, au Nunavut
Coordonnatrice des loisirs stagiaire

Eilís – Dans ta communauté qui parle ta langue?

Heather – À Gjoa Have, nous parlons principalement le natsilingmiutut. Il y a d’autres dialectes, mais ils se ressemblent tous plus ou moins. Les plus de 35 ans et les personnes âgées parlent l’inuktitut. Les moins de 25 ans parlent l’anglais.

Tu parles l’inuktitut?

Seulement à la maison. Certains jours, je n’ai aucun problème. D’autres jours, je trébuche sur les mots. Je pense que c’est par nervosité.

Comme j’ai été élevée avec mes grands-parents, je parlais très bien l’inuktitut. Ensuite, à l’école, j’ai commencé à parler anglais et je voyais beaucoup moins mes grands-parents. Je possède encore la langue. Il faut simplement que je la pratique. J’ai d’ailleurs commencé ces derniers mois.

Je suis contente que les personnes à qui je m’adresse, mes parents, mes grands-parents, par exemple, ne se moquent pas de moi. Ils me donnent les mots qui me manquent et m’encouragent. Je suis vraiment fière de ne pas me décourager et de continuer à apprendre la langue.

 Si tu parlais l’inuktitut à l’école ou avec tes proches, quelle serait la réaction?

À Gjoa Haven, la plupart des gens sont inuits, mais je crois qu’ils seraient un peu mêlés. Ils comprennent la langue, mais ils ne sauraient pas comment répondre.

Certains, comme [le leader inuit canadien] Jose Kusugak, souhaitent la création d’un dialecte pan-inuit pour tout le Canada, et même pour tout le monde circumpolaire. Quelle est ton opinion à ce sujet?

Il y a du pour et du contre. Ce serait vraiment intéressant qu’on puisse un jour tous parler le même dialecte pour pouvoir traduire des livres en inuktitut.

Actuellement, il y en a tellement que cela reviendrait très cher. Si on avait une langue ou un dialecte standardisés, ça nous permettrait d’aller dans Internet et de regarder des films ou encore de lire des livres, comme Harry Potter, traduits dans cette langue. Ce serait super…

Otto Apsaktaun fils, 19 ans
Kugaaruk, au Nunavut
Bénévole de la communauté 
Otto Apsaktaun fils, de Kugaaruk, au Nunavut. Photo : Eilís Quinn.
Otto Apsaktaun fils, de Kugaaruk, au Nunavut. (Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)

Eilís – Comment te débrouilles-tu en inuktitut?

Otto – Pas très bien. C’est sûr qu’un jour ça ira mieux. Actuellement, je parle seulement anglais. Quand j’essaie en inuktitut, je n’ai pas confiance en moi. C’est bizarre.

Pourquoi cela est-il important pour toi de parler la langue et que les gens de ta génération l’utilisent davantage?

Je trouve que le savoir de nos anciens, ce qui est dans leur cœur, leur esprit et leur âme, a une grande valeur. Et la seule façon d’y accéder est la langue, parce qu’ils ne comprennent pas du tout l’anglais. Je n’y arriverai pas si je n’apprends pas l’inuktitut.

Peux-tu donner des exemples de ce que les anciens de la culture inuite canadienne peuvent apporter?

Quand j’étais plus jeune, je n’écoutais pas beaucoup ce que disaient mes parents ou mon grand-père, je m’en rends compte maintenant. J’ai envie de dire aux jeunes d’aujourd’hui d’écouter leurs parents, leurs grands-parents. Sinon, ils vont en payer le prix à long terme. Moi, j’ai 19 ans et j’ai encore un tas de choses à apprendre. Je sais pêcher et chasser le caribou. Je serai déjà capable de subvenir aux besoins d’une petite famille. Mais il n’y a pas que la chasse qui est importante. Il y a aussi les valeurs, le savoir, la langue…

Es-tu en faveur de la création éventuelle d’un dialecte pan-inuit?

Ce serait incroyable et j’aimerais voir ça de mon vivant. Mais, pour l’instant, je m’occupe seulement des communautés du Nord canadien. J’y vais étape par étape, sans me projeter dans l’avenir. Tout le monde a le droit de protéger son dialecte, mais il y a actuellement au Nunavut énormément de jeunes qui ne connaissent pas leur propre langue. Alors, il faudrait s’en tenir à une langue standardisée ici pour l’instant.
Nos parents et nos grands-parents ont leur dialecte. Grâce à eux, il se perpétue.

Sarah Jancke, de Cambridge Bay, au Nunavut. Photo : Eilís Quinn.
Sarah Jancke, de Cambridge Bay, au Nunavut. (Eilís Quinn/Regard sur l’Arctique)
Sarah Jancke, 21 ans
Cambridge Bay, au Nunavut
Coordinatrice de programmes

Eilís – Quel dialecte de l’inuktitut parle-t-on dans ta communauté?

Sarah – À Cambridge Bay, on parle surtout l’inuinnaqtun. Il y a aussi un peu d’inuktitut, mais très peu. L’inuinnaqtun est caractéristique de la partie ouest du Nunavut, comme Cambridge Bay et Kugluktuk.
Les jeunes parlent de moins en moins les langues inuites au Nunavut. C’est le cas ici? Notre communauté est l’une des plus grandes, alors, cela fait déjà longtemps que nous subissons des influences extérieures. Comme elle est aussi assez centrale, la disparition de ces langues y a commencé plus tôt qu’ailleurs. Aujourd’hui, les jeunes ne parlent ni l’inuinnaqtun ni l’inuktitut. Contrairement à Iqaluit par exemple, où on entend encore l’inuktitut, à Cambridge Bay, tout se fait en anglais.

Est-ce que tu parles une des langues de ta communauté?

Non, mais j’essaie. Je travaille là-dessus. Pour moi, c’est devenu une priorité d’apprendre l’inuinnaqtun et l’inuktitut.

Et pourquoi est-ce si important?

Parce que c’est notre langue. À Cambridge Bay, en particulier, elle est en train de décliner. Si on ne fait rien, elle va disparaître à jamais. Il faut qu’on puisse parler à nos personnes âgées pendant qu’elles sont encore en vie. Nous devons être fiers de notre identité et de notre histoire. Pour ça, nous devons prendre soin de notre culture et de notre identité, et apprendre l’inuinnaqtun ou l’inuktitut.

À ton avis, que perd-on en ne parlant pas la langue locale?

La perte la plus importante est la relation avec les personnes âgées. Comme une grande partie de la culture repose sur la langue, les jeunes et les personnes d’âge moyen ont subi une énorme perte sur le plan de l’identité. On n’y pense pas, mais on s’en aperçoit quand on va dans d’autres communautés. À Iqaluit, par exemple, on entend les Inuits parler inuktitut. Pourquoi pas nous ?
À Cambridge Bay, les anciens nous parlent en anglais. C’est triste parce que moi, je ne peux pas m’adresser à eux dans notre propre langue.

Selon toi, que devraient faire les parents, les personnes âgées, ou même le gouvernement du Nunavut, pour intéresser les jeunes davantage à la langue ou pour mieux la leur enseigner?

Une chose que j’aime beaucoup, ce sont les camps aînés-jeunes. Ils permettent aux jeunes de s’approprier davantage la terre et la culture, par exemple à travers la danse du tambour ou des excursions en compagnie des personnes âgées. Mais il faudrait également qu’ils puissent apprendre correctement la grammaire pour avoir confiance en eux et utiliser la langue dans leur vie quotidienne.

Écrivez à Eilís Quinn à eilis.quinn(at)radio-canada.ca

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Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn, Regard sur l'Arctique

Eilís Quinn est une journaliste et responsable du site Regard sur l’Arctique/Eye on the Arctic, une coproduction circumpolaire de Radio Canada International. En plus de nouvelles quotidiennes, Eilís produit des documentaires et des séries multimédias qui lui ont permis de se rendre dans les régions arctiques des huit pays circumpolaires.

Elle s’intéresse notamment aux changements climatiques et aux enjeux auxquels sont confrontés les peuples autochtones du Nord.

Son enquête journalistique «Arctique – Au-delà de la tragédie » sur la mort violente de Robert Adams, un Inuk de 19 ans du Nord du Québec, a reçu une mention honorable pour son excellence dans la couverture de la violence et des traumatismes aux prix Dart 2019 à New York. Son documentaire multimedia «Bridging the Divide» sur la système de santé dans l'Arctique canadien a été finaliste aux prix Webby 2012.

Au cours de sa carrière Eilís a travaillé pour des médias au Canada et aux États-Unis et comme animatrice pour la série «Best in China» de Discovery/BBC Worldwide.

Twitter: @Arctic_EQ

Courriel: eilis.quinn@radio-canada.ca

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