L’avortement encore peu accessible dans les petites communautés du Grand Nord

Au Yukon, seul l’Hôpital général de Whitehorse permet d’avoir accès à des avortements chirurgicaux. (Radio-Canada)

Si les avortements chirurgicaux et thérapeutiques sont accessibles dans les principaux centres urbains des trois territoires du pays, les femmes vivant dans de nombreuses communautés du Grand Nord doivent parcourir des milliers de kilomètres pour obtenir un accès à ces services.   

Dans quelques jours, le Nunavut s’apprête à vivre une petite révolution en matière de services gynécologiques, notamment en ce qui concerne les avortements.

À partir du 15 août, le délai pour obtenir un avortement chirurgical à l’Hôpital général Qikiqtani d’Iqaluit passera de 13 à 18 semaines de grossesse. Ce changement s’intègre à une amélioration globale voulue par le ministère de la Santé, qui envisage la mise en place d’un service complet d’obstétrique et de gynécologie dans l’établissement.

« Ce programme permettra d’alléger les temps d’attente et de réduire la nécessité pour les patients de se déplacer vers le sud pour accéder à ces services », dit un communiqué du ministère.

Cette nouvelle gamme de services est aussi une façon de renforcer le système de santé du territoire.

La situation d’Iqaluit est enviable sur la scène de l’accès à l’avortement chirurgical, car pour les personnes qui résident dans d’autres communautés du Nunavut, les longs déplacements sont monnaie courante.

L’Hôpital général Qikiqtani d’Iqaluit est le seul à offrir les avortements chirurgicaux au Nunavut. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

En effet, les femmes de la région de Qikiqtani voulant avoir accès à un avortement chirurgical doivent prendre un vol pour Iqaluit. Celles qui vivent dans la région de Kitikmeot dépendent de l’Hôpital territorial Stanton de Yellowknife, alors que celles qui viennent de Kivalliq doivent se rendre à Winnipeg.

Les avortements thérapeutiques, à l’aide du médicament Mifegymiso, sont accessibles pour leur part à Iqaluit, à Cambridge Bay et à Rankin Inlet jusqu’à 10 semaines de grossesse.

Des voyages pris en charge

Aux Territoires du Nord-Ouest, les avortements chirurgicaux sont accessibles uniquement grâce au programme Options nordiques pour les femmes (NOW) et peuvent être pratiqués à Yellowknife ou à Inuvik seulement.

Le médicament Mifegymiso est pour sa part distribué au cas par cas et dépend de la situation précise des femmes qui en ont besoin, ainsi que de la disponibilité du prestataire.

Au Yukon comme au Nunavut, les avortements chirurgicaux ne sont accessibles que dans la capitale, soit à l’Hôpital général de Whitehorse. Même si, à Dawson et à Watson Lake, il est possible d’obtenir le Mifegymiso, la plupart des avortements médicamenteux ont lieu eux aussi à Whitehorse, soutient Claire Robson, une porte-parole du gouvernement yukonnais.

Dans les trois territoires, les déplacements pour les avortements chirurgicaux sont pris en charge par des programmes territoriaux ou par le programme fédéral Services de santé non assurés pour les Premières Nations et les Inuit.

Si ces déplacements sont en théorie accessibles, ils peuvent engendrer beaucoup de stress.

 « Certaines femmes, même si elles ne veulent pas être enceintes, quittent leur maison pour partir loin et laisser leurs enfants, ce qui leur donne l’impression qu’elles n’ont pas le choix », fait valoir la Dre Madeleine Cole, une médecin de famille au Nunavut.

La Dre Madeleine Cole est médecin de famille au Nunavut. Elle estime que le territoire s’en sort bien pour ce qui est de l’accès à l’avortement. (Jackie Mckay/CBC)

Les problèmes existent aussi dans les communautés où la pilule Mifegymiso est accessible en pharmacie. Selon Asa Mason, directrice du Conseil du statut de la femme au Yukon, la notion de confidentialité peut notamment être ébranlée.

« Vous connaissez tout le monde ou vous êtes liée à la moitié de la ville, et aller dans cet espace [la pharmacie] pour prendre la pilule d’avortement n’est toujours pas la chose la plus sûre socialement », dit Asa Mason, directrice du Conseil du statut de la femme au Yukon.

Il y a aussi, au Yukon, l’angoisse de devoir s’absenter du travail et de perdre des jours de paie, dit-elle : Il n’y a rien d’un point de vue législatif qui protège votre droit aux congés payés pour obtenir cette procédure médicale particulière.

Manque de suivi, manque de personnel

Selon la Dre Cole, le fait qu’il ne soit pas possible d’obtenir d’avortements thérapeutiques dans certaines communautés est lié à l’impossibilité de prendre des rendez-vous de suivi des soins. Elle ajoute que dans de très rares cas, les saignements abondants causés par la pilule peuvent nécessiter des transfusions sanguines, ainsi que des échographies ou des analyses de sang pour s’assurer que l’avortement a fonctionné.

Ces services sont hors de portée de la plupart des centres de soins de santé communautaires du Nunavut.

Pour la Dre Stefanie Buchanan, médecin de famille depuis plus de 20 ans et codirectrice de la Clinique yukonnaise de santé sexuelle à Whitehorse, le manque de disponibilité du service en région rurale s’expliquerait aussi par un manque de suivi médical. Certaines femmes ne savent effectivement pas forcément depuis combien de temps, au jour précis, elles sont enceintes, ce qui complique l’accès à l’avortement thérapeutique.

« Il est difficile d’accéder à des datations précises dans certaines des petites communautés », dit-elle.

Des boîtes de Mifegymiso. Cette pilule, utilisée pour les avortements médicamenteux, est offerte dans les trois territoires. (Courtoisie Celopharma)

La pénurie de personnel de santé, exacerbée dans le Nord, est une autre explication.

« Nous faisons face à la fermeture de postes de soins infirmiers, et il n’est pas sécuritaire de ne pas avoir accès à des soins d’urgence dans ce contexte », dit la Dre Madeleine Cole, médecin de famille au Nunavut.

Asa Mason croit que les problèmes d’infrastructures viennent s’ajouter à ces barrières. L’absence de réseau de transport public peut, par exemple, compliquer le trajet jusqu’à un lieu où une patiente peut subir l’intervention ou recevoir la pilule abortive.

« Alors qu’il peut sembler de l’extérieur que l’accès est là, dit-elle, je pense qu’il s’agit plutôt d’une myriade de facteurs qui déterminent ou limitent l’accès à l’avortement. »

Une stigmatisation toujours bien présente

L’an dernier, il y a eu 208 avortements chirurgicaux aux Territoire du Nord-Ouest, et 53 avortements thérapeutiques ont été pratiqués.

Au Yukon, depuis 2017, 556 avortements ont été enregistrés sur le territoire, dont 62 % sont de nature chirurgicale.

Le Nunavut dénombre quant à lui de 60 à 80 avortements chirurgicaux réalisés à Iqaluit chaque année. Les avortements thérapeutiques se chiffrent pour leur part à entre 30 et 40.

Le nombre d’avortements est stable d’une année à l’autre et la stigmatisation entourant la procédure semble aussi ne pas trop évoluer.

L’Hôpital territorial Stanton à Yellowknife. Certaines patientes viennent de loin pour avoir accès aux services d’avortements chirurgicaux offerts dans cet établissement. C’est le cas de celles qui habitent la région de Kitikmeot, au Nunavut. (Walter Strong/Radio-Canada)

Pour preuve, le personnel qui gère le programme NOW n’a pas voulu s’exprimer pour cet article, nous a fait savoir le porte-parole du ministère de la Santé, David Maguire, notamment pour des raisons de confidentialité et de respect de la vie privée des patientes.

« Il y a également des préoccupations liées au fait que votre nom soit lié à un fournisseur de service [d’avortement], ainsi que des risques de réactions négatives ou de problèmes de sécurité [principalement liés au risque de harcèlement en ligne »], avance-t-il dans un courriel.

La Dre Buchanan regrette aussi que les personnes qui donnent accès à ce type de services doivent se faire discrètes, surtout dans les communautés dites davantage pro-vie, alors qu’il s’agit d’une intervention courante, ajoute-t-elle.

« C’est toujours une crainte… Enfin, ce n’est pas quelque chose dont vous pouvez discuter à l’occasion d’une fête. »

Avec des informations de Jackie McKay

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Laureen Laboret, Radio-Canada

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