Quand la science-fiction s’invite dans la défense de l’Arctique

La Défense nationale canadienne sollicite la plume du public dans le cadre d’un grand concours littéraire de science-fiction, afin de repenser l’avenir de la défense de l’Arctique, puisque le Grand Nord attire de plus en plus l’intérêt des grandes puissances mondiales.
Nunavut, en l’an 2045. Une nation adverse menace la souveraineté canadienne en établissant une base flottante dans l’Arctique. Un officier de la logistique doit alors déployer une force de 1000 soldats pour y faire face. Comment les nourrir, les soigner et assurer leur approvisionnement, comme les technologies ont profondément transformé le champ de bataille?
C’est à partir de cette prémisse que les Canadiens sont invité à participer, jusqu’au 16 janvier, au projet pilote Paradigmes polaire 2045.
Les récits de 5000 mots seront évalués par un panel de spécialistes et serviront à alimenter la réflexion stratégique sur la défense de l’Arctique, en intégrant des technologies futuristes.
On souhaite aider nos décideurs à comprendre le futur, avec des choses qui n’existent pas encore, explique Marie-Pierre Raymond, scientifique à la Défense nationale et responsable du projet.
Les meilleurs textes seront récompensés par plusieurs bourses, dont un premier prix de 10 000 $. Une bourse est aussi réservée aux auteurs autochtones, dans une volonté d’inclure les Inuit et leur perspective sur la défense de leur territoire.
Il s’agit d’une première pour la Défense nationale canadienne, qui s’inspire d’une initiative américaine similaire ayant déjà montré son potentiel.
Pour l’instigatrice du projet pilote, le recours à la fiction répond à une urgence bien réelle : celle de renouveler des modèles de planification devenus trop rigides face aux nouvelles technologies.
Les Forces armées canadiennes utilisent un vieux modèle, qui se base sur une planification sur 10 à 20 ans. On le voit sur le champ de bataille, en Ukraine, ce modèle n’est plus valide parce que la technologie avance trop vite, ajoute Marie-Pierre Raymond.
Cette dernière fait notamment référence à l’utilisation de plus en plus poussée des drones miniatures, qui permettent aux deux camps de frapper l’ennemi avec précision.
Dans le cas de l’Arctique, on espère que les technologies futures permettront de répondre aux grands défis logistiques liés au déploiement de troupes dans un climat aussi difficile et dans une région aussi éloignée.
Pour le transport, est-ce qu’on va prendre des drones aériens ou terrestres? Comment va-t-on faire le déploiement d’un hôpital? […] Peut-être que c’est difficile de déployer des médecins partout. Est-ce qu’on peut utiliser des robots manœuvrés à distance? donne en exemple Marie-Pierre Raymond.
Si la créativité est encouragée, elle doit toutefois demeurer ancrée dans des bases réalistes. Les technologies imaginées devront s’appuyer sur des recherches ou sur des concepts existants.
Il doit y avoir des racines présentement, ils ne peuvent pas inventer de toutes pièces une technologie. Ils doivent ajouter des références, s’il y a des recherches faites dans ce domaine-là, précise Marie-Pierre Raymond.
La littérature comme moteur de réflexion
L’utilisation de la science-fiction pour générer des idées inusitées témoigne de la force de ce genre littéraire comme outil de réflexion, selon Isabelle Lacroix, professeure en politique appliquée à l’Université de Sherbrooke.
Cette force réside dans la capacité de la science-fiction à imaginer des sociétés façonnées par de nouveaux paramètres.
On peut faire abstraction du réel, on peut se projeter et imaginer des scénarios, qui, dans le monde réel, seraient difficiles à concevoir, ou plus faciles à contester, souligne Isabelle Lacroix.
Historiquement, la science-fiction a surtout permis de réfléchir à des modèles de société complètement différents de ceux qu’on connaît et, la plupart du temps, de manière dystopique, selon la politologue. Ce projet pilote n’échappe pas à cette tendance.
Dans le contexte de l’Arctique, cette démarche illustre selon elle l’incertitude qui entoure l’avenir du Grand Nord. Les changements climatiques ouvrent la porte à de nouvelles routes maritimes, encore largement inaccessibles aujourd’hui.
L’intérêt croissant des grandes puissances pour la région ne peut plus être occulté, notamment avec l’augmentation rapide des flottes de brise-glaces chinois et russes.
Mais la manière dont cet appétit international se traduira concrètement demeure difficile à anticiper.
Le Nord représente un petit peu ce nouvel espace encore inconnu. […] Pour ça, il faut envisager toutes les faiblesses à combler, conclut Isabelle Lacroix.
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