Un rhinocéros arctique qui bouscule l’histoire des migrations

Reconstitution artistique du rhinocéros Epiaceratherium itjilik au bord de son habitat lacustre forestier, île Devon, au temps du miocène inférieur. Cette scène reconstitue la faune et la flore fossiles découvertes sur le site du cratère Haughton, y compris le phoque transitionnel Puijila darwini. (Musée canadien de la nature)

Il y a 23 millions d’années, un rhinocéros sans corne arpentait ce qui est aujourd’hui l’île Devon, dans l’Extrême-Arctique canadien. La découverte de ses restes presque complets, exhumés dans la formation de Haughton au Nunavut, conduit aujourd’hui les chercheurs à reconsidérer les routes migratoires entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

L’étude, menée par des paléontologues du Musée canadien de la nature et publiée dans une revue scientifique, décrit une nouvelle espèce baptisée Epiaceratherium itjilik. Le spécimen provient de sédiments lacustres formés dans un ancien cratère d’impact météoritique.

Ces dépôts sont datés du miocène inférieur, une subdivision du miocène qui s’étend d’environ 23 à 16 millions d’années avant notre ère. La période était marquée par un climat globalement plus chaud qu’aujourd’hui et par une diversification importante des mammifères. Au fil des décennies, ces couches géologiques ont livré des fossiles de plantes, d’oiseaux et de mammifères.

 Le rhinocéros arctique étonne par ses ossements remarquablement préservés. Ces ossements conservent leur forme tridimensionnelle et n’ont subi qu’un remplacement minéral partiel. Ils forment environ 75 % du squelette, une complétude exceptionnelle pour un fossile.Marisa Gilbert, paléobiologiste au Musée canadien de la nature et coautrice de l'étude
L’ancien lit lacustre du cratère Haughton sur l’île Devon recèle une riche collection de fossiles du miocène inférieur, notamment les vestiges d’Epiaceratherium itjilik. (Musée canadien de la nature)

Un rhinocéros archaïque au Nunavut

Le fossile avait été en grande partie collecté dans les années 1980 par l’équipe de la paléontologue Mary Dawson, puis complété par des fouilles plus récentes dirigées par Natalia Rybczynski et Marisa Gilbert dans les années 2010. L’analyse anatomique révèle un animal dépourvu de corne, situation fréquente chez les rhinocéros éteints, mais doté de caractères jugés primitifs, notamment une dentition rappelant des formes bien plus anciennes et la présence d’un cinquième orteil à l’avant.

Les comparaisons morphologiques et les analyses phylogénétiques placent l’espèce dans le genre Epiaceratherium, jusqu’ici connu uniquement en Europe et en Asie occidentale. En concertation avec un aîné inuit de la communauté d’Aujuittuq (Grise Fiord), les chercheurs ont choisi l’épithète itjilik, qui signifie gel ou givré en inuktitut, en référence à l’environnement arctique du site.

« À peine cinq espèces de rhinocéros subsistent aujourd’hui, en Afrique et en Asie », indique Danielle Fraser, auteure principale de l’étude et paléobiologiste en chef au Musée canadien de la nature. « Ces animaux peuplaient autrefois l’Europe et l’Amérique du Nord où plus de 50 espèces surgissent du registre fossile. La nouvelle espèce arctique éclaire désormais l’histoire évolutive des rhinocéros. »

Vue plongeante du fossile d’Epiaceratherium itjilik. Les chercheurs ont récupéré environ 75 % des ossements de l’animal, avec d’importants éléments diagnostiques, tels que dents, mandibules et fragments crâniens. (Musée canadien de la nature)

Le point le plus marquant de l’étude tient à la position évolutive de l’espèce. Les analyses indiquent qu’Epiaceratherium itjilik est plus étroitement apparenté à des espèces européennes qu’à d’éventuelles formes nord-américaines. Les auteurs en concluent que ses ancêtres ont probablement gagné l’Amérique du Nord depuis l’Europe à la fin de l’éocène, il y a environ 33 à 38 millions d’années.

Cette hypothèse entre en tension avec une idée longtemps admise selon laquelle les mammifères terrestres n’auraient plus pu franchir l’Atlantique Nord après l’éocène inférieur, il y a 50 millions d’années. Les détroits actuels, comme le détroit du Danemark ou le détroit de Fram, constituent aujourd’hui des barrières maritimes profondes et larges.

Les spécialistes s’appuient toutefois sur des travaux géologiques récents qui montrent que la configuration de l’Atlantique Nord a évolué de manière progressive et complexe. Les estimations concernant l’ouverture des différents chenaux marins varient sensiblement. Certaines études suggèrent qu’un relief émergé aurait relié le Svalbard au nord de l’Europe beaucoup plus tard qu’on ne l’avait envisagé. D’autres données indiquent que certains détroits n’étaient ni aussi profonds ni aussi étendus au miocène qu’ils le sont aujourd’hui.

Décrire une nouvelle espèce constitue toujours un moment passionnant et instructif. Plus largement, cette étude réaffirme que l’Arctique continue de livrer de nouvelles connaissances et découvertes qui enrichissent notre compréhension de la diversification des mammifères au fil du temps.Danielle Fraser, auteure principale de l’étude et paléobiologiste en chef au Musée canadien de la nature

La glace comme pont saisonnier

Les auteurs évoquent également un autre facteur, documenté par des carottes sédimentaires extraites de l’océan Arctique. Ces archives marines contiennent des débris transportés par la glace dès le milieu de l’éocène, entre 47 et 38 millions d’années. Cela atteste de la présence de glace saisonnière, même dans un contexte climatique globalement plus chaud qu’aujourd’hui.

Selon l’hypothèse avancée dans le document scientifique, les rhinocéros auraient pu emprunter des portions de terre ferme encore émergées et, pour les distances maritimes restantes, profiter de la glace de mer saisonnière ou franchir de courts passages à la nage. Les analyses biogéographiques menées dans le cadre de l’étude révèlent d’ailleurs plusieurs épisodes de dispersion de rhinocéros entre l’Europe et l’Amérique du Nord au cours des 20 derniers millions d’années.

Les fossiles provenant des anciennes terres de l’Atlantique Nord sont rares, en grande partie parce qu’une large part de ces territoires est aujourd’hui submergée. Faute de preuves directes abondantes, les experts combinent données paléontologiques, analyses évolutives et résultats géologiques pour reconstituer ces trajectoires anciennes.

Au-delà de l’anecdote d’un rhinocéros dans le Grand Nord, la découverte rappelle que l’Arctique a longtemps été un espace dynamique, traversé par des lignées animales aujourd’hui disparues. Elle illustre aussi la manière dont chaque fossile, étudié dans le cadre rigoureux d’un article scientifique, peut modifier en profondeur notre compréhension de l’évolution des mammifères et des paysages qui les ont vus naître.

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