Mieux payer pour mieux servir : le pari de la police du Nunavik pour ses agents

Les agents du Service de police du Nunavik ont récemment touché une importante augmentation de salaire de 30 000 $ en moyenne. Si leur chef estime que cette bonification permettra d’attirer de meilleurs agents, sur le terrain, certains Inuit se demandent si leur relation avec les forces de l’ordre va réellement s’améliorer, alors que les incidents violents, parfois mortels, avec les policiers soulèvent de plus en plus de controverse.
« Je défends cette position et je suis content que mes policiers aient accès à cette rémunération. La population gagnera au change, estime le chef du Service de police du Nunavik », Jean-François Bernier.
L’entente détaillant l’augmentation de salaire a été conclue en décembre 2025, mais son entrée en vigueur, du moins en ce qui a trait aux paies, est effective depuis le 1er avril.
Salaire pour les recrues
Salaire des policiers de 4 ans d’expérience et plus
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Le niveau de salaire avant cette hausse aurait entraîné « des problématiques de recrutement et de rétention », selon Jean-François Bernier. Il évoque notamment la situation de 2022, lorsqu’il n’y avait qu’entre 30 et 40 policiers pour les 14 communautés réparties sur l’immense territoire du Nunavik.
Ce chiffre s’élève désormais à 185 et M. Bernier espère qu’il continuera d’augmenter pour s’établir à 269 en 2029.
Le manque de personnel a eu un coût important pour les contribuables, croit M. Bernier. « Si le service de police du Nord n’est pas capable de se doter en effectifs et de les maintenir, ça va retomber sur la Sûreté du Québec, qui n’aura pas le choix de voyager au Nord pour apporter une assistance. Ça coûte une fortune de faire ça », détaille-t-il.
La hausse des salaires devrait donc attirer les candidats, d’autant que le bassin de recrutement s’agrandit. En plus de pouvoir recruter les cadets qui sortent de l’École nationale de police à Nicolet, M. Bernier peut aussi enrôler des jeunes de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), grâce à une entente récente.
Le chef de la police croit aussi qu’un meilleur salaire va séduire les meilleurs agents. « On se donne une chance de recruter les meilleurs candidats. Avant, on embauchait les derniers qui n’avaient trouvé de place nulle part ailleurs. Là, on va pouvoir se permettre de sélectionner les gens », détaille-t-il.
Le but est aussi de limiter les roulements de personnel, afin de créer une équipe permanente stable dans chaque village inuit.
« Je veux déployer mes secteurs opérationnels d’une autre façon pour que mes policiers soient plus près de la population », ajoute le chef de police.
La nouvelle laisse perplexe Johnny Yaanimmarik Saunders, un ancien policier inuk du Nunavik. « Qui sait quel impact cela aura sur les personnes qui seront embauchées ou sur celles qui postuleront? », questionne-t-il.
Suzy Kauki et Olivia Ikey, deux femmes inuit qui militent depuis longtemps pour du changement dans les forces de police du Nord, comprennent les arguments de M. Bernier, mais, comme Johnny Saunders, elles ne sont pas certaines de l’efficacité de la mesure.
« Est-ce vraiment bénéfique pour la communauté? Permettra-t-elle réellement de retenir les meilleurs éléments et d’éviter les pires? », demande Suzy Kauki.
« Plus un professionnel est bien payé, meilleurs devraient être les services que la communauté reçoit. Je comprends donc pourquoi il y a une augmentation de salaire. Mais si nous voulons vraiment les retenir, je ne pense pas qu’une simple augmentation de salaire suffise », ajoute la femme originaire de Kuujjuaq, qui rappelle que les Inuit ont besoin d’un service de police.
« Ma question ne porte pas sur l’argent, mais sur le fait de savoir si les policiers sont prêts à rester [au Nord], s’ils sont prêts à s’engager pleinement », ajoute Johnny Saunders.
Un profond problème de confiance
Les relations entre la police et les Inuit sont tendues depuis bien longtemps. Elles ont été marquées par l’abattage de leurs chiens de traîneaux par les agents de la GRC entre 1950 et 1970, afin de forcer leur sédentarisation.
Des événements violents ces dernières années n’ont fait qu’empirer cette méfiance déjà bien présente. En effet, entre 2022 et fin 2025, 16 personnes ont été blessées ou tuées lors de 14 interventions policières au Nunavik.
Parmi elles, Joshua Papigatuk, 26 ans, décédé lors d’une intervention en décembre 2024 à Salluit. Ou encore Mark Annanack, 35 ans, mort lui aussi lors d’une confrontation avec la police en 2025, à Kangiqsualujjuaq.
Le président de la société Makivik, qui représente les Inuit du Nunavik et défend leurs droits, s’était d’ailleurs exprimé sur le sujet, estimant que ces drames reflétaient une « défaillance systémique » au sein des services policiers.
Au téléphone, Suzy Kauki souligne que la confiance est loin de régner, d’autant plus que les policiers impliqués dans la mort de Joshua Papigatuk et Mark Annanack sont encore en service au Nunavik.
Jean-François Bernier détaille : « Cinq de nos sept policiers impliqués dans des fusillades ont été réintégrés dans leurs fonctions et sont actuellement assignés à titre de membres surnuméraires. Ils sont appelés à travailler dans différents villages selon nos besoins opérationnels. »
Il ajoute que les deux policiers impliqués dans la fusillade à Inukjuak qui a causé la mort d’une personne en début d’année – dont l’identité n’a pas été confirmée par le Bureau des enquêtes indépendantes – sont quant à eux toujours en arrêt de travail.
Pas assez formés… et trop jeunes?
Suzy Kauki, Olivia Ikey et Johnny Saunders estiment que la plupart des policiers arrivent au Nunavik sans une formation adéquate qui leur permettrait de connaître le mode de vie des Inuit et les réalités du Nord en général.
« On peut avoir le meilleur policier ayant travaillé sur les attentats du 11 septembre, mais cela n’a rien à voir avec le fait de venir travailler dans le Nord », illustre Olivia Ikey.
Peu m’importe que vous soyez un maître de la négociation en cas de prise d’otages, vous ne comprenez même pas la langue. Vos connaissances ne servent donc à rien.
Olivia Ikey, militante inuk
Jean-François Bernier ne remet pas en question l’importance de combler le fossé entre les Inuit et les policiers non autochtones qui travaillent dans le Nord, bien au contraire, mais Suzy Kauki et Olivia Ikey prônent une formation auprès des gens du Nord eux-mêmes. Puis un effort conséquent est nécessaire pour mieux comprendre les Inuit au quotidien une fois sur place.

Selon Olivia Ikey, les agents se tiennent toujours trop à l’écart. « J’aimerais que ces policiers puissent passer du temps dans nos communautés : au gymnase, à l’aréna, visiter la coopérative, et simplement s’intégrer, sans se définir d’abord comme des policiers », suggère-t-elle.
La police n’est en contact avec les Inuit que lors d’interventions.
Olivia Ikey, militante inuk
« Même des choses aussi simples que prendre l’avion, comprendre les magasins, ou comment éviter de se retrouver coincé avec son véhicule d’intervention doivent être apprises », ajoute Suzy Kauki.
S’il est important de comprendre la culture inuit, c’est aussi pour bien saisir leur rapport aux armes à feu, pense Johnny Saunders.
« Ici, on vit au sein de la communauté, mais aussi sur le territoire. En plus, les Inuit savent se servir d’armes à feu depuis leur enfance et n’ont aucune intention de nuire en les utilisant », explique-t-il.
L’âge des recrues est aussi pointé du doigt. « Ils sont au début de leur vingtaine. Dans ma culture, tant que les enfants vivent avec leur mère, ils ont besoin de ses conseils et de sa discipline. Ils ne peuvent pas éduquer les autres, car ils sont encore en plein apprentissage », explique Suzy Kauki, ajoutant qu’à cet âge-là, le salaire du Nord est effectivement très attractif.
Selon Jean-François Barnier, la moyenne d’âge des 185 policiers basés au Nunavik est de presque 31 ans. Il concède que le service de police est donc « jeune », mais il estime aussi qu’il a « beaucoup de potentiel. »
Des conditions difficiles
Jean-François Bernier rappelle que les conditions de travail dans le Nord « sont particulièrement difficiles, le climat est aride, tu ne travailles pas dans ta langue natale. »
Ce sont pourtant ces défis qui rendent le Nord presque exotique et qui pousseraient certaines recrues à quitter le Sud. Suzy Kauki souligne que plusieurs personnes qui s’y rendent idéalisent le Nunavik et voient leur expérience professionnelle « comme une aventure. »
« C’est OK de venir dans cet état d’esprit si vous êtes touriste. Mais si vous passez du temps dans la communauté où il y a des problèmes sociaux, c’est différent », appuie-t-elle.
Il faut comprendre l’environnement, pas seulement les problèmes, pour survivre ici.
Suzy Kauki, militante inuk
Olivia Ikey va même plus loin dans le raisonnement. Elle estime que le Nord est souvent « un terrain d’apprentissage. »
« Beaucoup de jeunes viennent d’ailleurs pour se dépasser et ensuite ajouter cette expérience à leur CV, à leur parcours de vie », déplore-t-elle.
Les conditions sont aussi difficiles pour les policiers inuit eux-mêmes. Johnny Saunders en sait quelque chose. Pour lui, être policier dans le Nord n’est pas juste un travail, « c’est un mode de vie ». Il prévient : « On ne vous verra jamais autrement que comme votre insigne. »
Embaucher localement
Faudrait-il plus de policiers inuit? Car, pour le moment, on n’en compte que quatre au Nunavik. Beaucoup le pensent, mais Johnny Saunders, qui a lui-même été policier, note que certains problèmes particuliers peuvent en découler.
« Peut-être que ce serait une bonne chose d’avoir notre propre force de police, mais ce n’est pas facile de devoir arrêter son oncle, son cousin, ses amis et d’autres membres de sa famille ». Une réalité qui l’a poussé, entre autres, à quitter la police.
« C’est dur pour moi de voir tant de gens en difficulté, pris dans des cercles vicieux, et je n’ai pas pu leur venir en aide », déclare-t-il.
Olivia Ikey voit cette réalité comme une arme à double tranchant.
« Quand on connaît quelqu’un, on gère mieux le chaos que si on ne le connaît pas. Mais en même temps, c’est difficile pour le policier de gérer ça. À cause de l’histoire [entre la police et les Inuit], des membres de la communauté se retournent contre leurs propres proches devenus policiers », raconte-t-elle.
Elle suggère que les policiers inuit prennent leur service ailleurs que dans leur communauté d’origine.
En attendant, les gens des communautés n’osent pas toujours appeler la police, raconte Olivia Ikey. Même lorsqu’ils ont peur qu’un des leurs tente de se suicider.
Elle se souvient : « Une fois, j’ai dû appeler la police et j’avais peur que [la personne suicidaire] soit blessée ou tuée… par les policiers. »
« Malheureusement, on apprend à ne pas appeler la police, car, même si nous sommes victimes, on peut devenir des agresseurs », ajoute encore Suzy Kauki.
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