Nanisivik : une fermeture attendue et des leçons pour les infrastructures arctiques

Les réservoirs de la station de Nanisivik.
L’installation, qui a subi d’importantes réductions de son budget et des retards multiples des travaux depuis le début, en 2015, devait accueillir ses premiers navires en 2025. (Photo : Radio-Canada/Mario De Ciccio)

Un texte de Mohamed-Amin Kehel

La fermeture de la station de ravitaillement maritime de Nanisivik, dans l’ouest du Nunavut, ne surprend pas certains experts, qui estiment que le projet est voué à l’échec depuis des années.

Lancé en 2007 sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, le projet a été marqué par des retards et des hausses de coûts. Près de 20 ans et plus de 100 millions de dollars plus tard, le ministère de la Défense nationale a annoncé tourner la page jeudi, jugeant l’installation désormais inadaptée aux besoins actuels.

C’était un cheval agonisant, affirme Mathieu Landriault, directeur de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique, basé à l’École nationale de l’administration publique.

Ce dernier est plutôt surpris que le gouvernement ait pris autant de temps à prendre une telle décision.

J’aurais pensé qu’on aurait annoncé ça il y a plusieurs années, en fait.

La station n’aura jamais connu d’ouverture officielle.

Depuis son lancement, le projet de Nanisivik est tombé de Charybde en Scylla, au gré de retards de construction et de problèmes d’infrastructure, qui ont mené par exemple à un déversement d’hydrocarbures à l’été 2025.

Ça a pris tellement de temps que des infrastructures qui étaient déjà en place ont commencé à se dégrader, souligne Frédéric Lasserre, professeur au département de géographie de l’Université Laval.

« On parle notamment de corrosion très importante sur le quai principal où les navires devaient accoster », dit Frédéric Lasserre, professeur au département de géographie de l’Université Laval.

De base navale à station de ravitaillement

Le gouvernement conservateur de l’époque pensait pourtant faire de Nanisivik une initiative importante de sa stratégie de défense du Grand Nord canadien, notamment avec la création d’un port en eau profonde.

Mais ces ambitions ont été largement revues à la baisse au fil des ans.

On est passé d’une base navale à une station de ravitaillement ouverte toute l’année, explique Frédéric Lasserre. Ensuite, on est passé à une station de ravitaillement juste en été.

Initialement fixé à 258 millions, le budget du projet a aussi été considérablement comprimé pour finalement s’établir à environ 115 millions.

Le plan original était pourtant conçu pour profiter d’installations déjà existantes, sur les vestiges d’une ancienne mine de plomb et de zinc dans l’île Little Cornwallis.

On se disait « Voici une infrastructure qui est déjà là, se souvient Mathieu Landriault, il ne suffit que de la retaper, et on va pouvoir l’utiliser ».

« On voyait ça comme un investissement assez facile, assez rapide à faire », dit Mathieu Landriault, directeur de l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique.

Et c’est devenu un énorme éléphant blanc, le symbole d’une infrastructure de l’Arctique canadien qui n’a jamais vu le jour.

« C’est vrai que le gouvernement conservateur souhaitait vraiment porter le drapeau de la souveraineté canadienne, dit Frédéric Lasserre, sans faire l’exercice d’identifier les lacunes de la défense de la souveraineté canadienne. »

Quelles leçons pour les infrastructures en Arctique?

L’abandon du projet Nanisivik arrive au moment où le gouvernement fédéral investit massivement dans de nouvelles infrastructures militaires dans le Grand Nord.

En mars, le premier ministre, Mark Carney, en visite à Yellowknife, avait annoncé une enveloppe de 32 milliards à cet effet dans le cadre de la modernisation du NORAD.

Le gouvernement fédéral a aussi mis sur la table du Bureau des grands projets trois infrastructures du Grand Nord. Il s’agit de la route de la vallée du Mackenzie, de l’agrandissement de la centrale électrique de Taltson et du corridor économique et de sécurité de l’Arctique.

Cette dernière initiative comprend d’ailleurs la construction d’un port en eau profonde à Grays Bay, dans la région du Kitikmeot, au Nunavut.

Nous observons les techniques de construction qui ont cours en Arctique, souligne Brendan Bell, le président-directeur général de l’entreprise West Kitikmeot Resources, le promoteur du projet.

Même s’il n’est pas surpris de voir le gouvernement fédéral mettre un terme à Nanisivik, il regrette sa disparition prochaine.

En tant que promoteurs d’une infrastructure dans l’Arctique, nous voyons l’intérêt d’avoir un réseau d’autres ports dans tout l’Arctique, dit-il.

Double usage et consultation

L’une des doléances au sujet de la station de Nanisivik était aussi son utilisation strictement militaire et le manque de consultation avec les communautés inuit alentour.

Il y a plusieurs autres projets qui seraient des alternatives plus intéressantes et qui ont aussi des utilités doubles, note Mathieu Landriault.

Il donne en exemple le port en eau profonde d’Iqaluit, ou encore celui de la mine de Mary River, qui ont aussi comme vocation d’accueillir des embarcations civiles.

Sur les médias sociaux, l’ancien premier ministre du Nunavut, P. J. Akeeagok, a d’ailleurs réagi en ce sens :La fermeture de Nanisivik n’est pas un échec du potentiel arctique, c’est un échec du mode de décision vertical.

​Le double usage n’est pas négociable, explique P.J. Akeeagok, ancien premier ministre du Nunavut. […] Si un port ne réduit pas le coût de la vie ou ne crée pas d’emplois locaux tout en sécurisant nos frontières, c’est une occasion manquée.

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