Des phoques arctiques pris en étau entre réchauffement et toxines persistantes

Une seule année de chaleur inhabituelle peut suffire à déstabiliser les phoques annelés de l’Arctique. D’après une étude menée par des chercheurs de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, le réchauffement climatique favorise la malnutrition et amplifie les effets de contaminants persistants, pourtant interdits depuis des décennies. Une combinaison qui menace à la fois la santé des écosystèmes nordiques et la sécurité alimentaire des communautés inuit qui en dépendent.
Un coup double. Voilà comment les scientifiques résument la pression combinée du changement climatique et des polluants persistants sur les phoques annelés de l’Arctique. Publiée dans la revue Environmental Research, leur étude montre qu’« une seule année de températures inhabituellement chaudes et de faible couverture de glace » peut suffire à provoquer un état de malnutrition chez ces mammifères marins, aggravant des risques sanitaires déjà présents.
Les experts ont analysé des échantillons de sang, de graisse et de foie prélevés sur 38 phoques annelés entre 2009 et 2011 dans la baie de Saglek, au Labrador, un site connu pour être un point chaud de contamination aux biphényles polychlorés (PCB), héritage d’une ancienne station radar militaire de la Guerre froide. Ils y ont également mesuré la présence de mercure, de DDT et de chlordane, des pesticides aujourd’hui interdits mais toujours persistants.
Les résultats sont préoccupants. Les foies présentaient « des niveaux constamment élevés de PCB, de mercure, de DDT et de chlordane » sur les trois années étudiées. Ces contaminants à longue durée de vie, dont plusieurs sont bannis à l’échelle internationale, sont associés au stress oxydatif, une forme de dommage cellulaire liée à l’inflammation, aux maladies chroniques, aux lésions tissulaires et à une baisse de la santé reproductive.
En 2010, année exceptionnellement chaude marquée par une faible banquise, les échantillons de sang et de graisse ont révélé des signes nets de malnutrition : une couche de gras plus mince et des acides gras appauvris.
« Nous avons constaté qu’une seule année de températures inhabituellement chaudes et de réduction de la glace suffit à modifier l’alimentation de ces phoques et la façon dont leur organisme traite les nutriments », explique Anaïs Remili, première auteure de l’étude.
Le phoque annelé est « un maillon crucial entre les invertébrés, les poissons et les prédateurs supérieurs », rappellent les chercheurs de l’Université Simon Fraser. Au cœur des réseaux trophiques marins, il joue un rôle central dans l’équilibre des écosystèmes nordiques.
L’étude souligne également qu’il constitue « une pierre angulaire des systèmes alimentaires nordiques ». La santé des populations de phoques annelés est ainsi directement liée à la sécurité alimentaire et à la continuité culturelle des communautés inuites qui en dépendent.
Un cercle vicieux toxique
Le phénomène ne se limite pas à un simple amaigrissement, soulignent les chercheurs. Les contaminants tels que les PCB ou le DDT sont lipophiles, autrement dit, « ils aiment le gras ». Les phoques les emmagasinent ainsi dans leur épaisse couche de graisse.
Or, lorsque celle-ci s’amenuise sous l’effet d’un stress nutritionnel, ces substances sont libérées dans la circulation sanguine, exposant l’ensemble de l’organisme à une nouvelle vague de toxines. « Les phoques amaigris et stressés sur le plan nutritionnel redistribuent les contaminants stockés dans leur graisse vers la circulation sanguine », précise Remili.
Même si les échantillons de 2011 suggèrent un certain rebond après l’année chaude, les chercheurs préviennent que tout stress futur pourrait « amplifier les effets de dommages à long terme liés au stress oxydatif ».
Pour Tanya Brown, écotoxicologue des mammifères marins et coautrice principale, l’enjeu dépasse la seule santé animale. « Les phoques annelés constituent un maillon crucial entre les invertébrés, les poissons et les prédateurs supérieurs, et ils sont une pierre angulaire des systèmes alimentaires nordiques », rappelle-t-elle.
Des populations fragilisées signifient des écosystèmes déséquilibrés et une insécurité alimentaire accrue pour les communautés côtières du Labrador. « Des populations de phoques en santé sont essentielles à la sécurité alimentaire et à la continuité culturelle », insiste la chercheuse.
Alors que la perte rapide de la banquise et la modification des courants océaniques pourraient encore redistribuer les polluants vers l’Arctique, l’étude met en lumière une réalité inquiétante : dans le Nord, le climat et la chimie s’allient pour exercer une pression cumulative sur des espèces déjà vulnérables.
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