Trois grands obstacles à la surveillance de l’Arctique

Un texte de Yanik Dumont Baron
Le Canada fait de la surveillance de ses vastes territoires de l’Arctique une pièce maîtresse de sa politique de défense. Un réflexe défensif devant une administration Trump imprévisible aux tendances belliqueuses.
Un choix qui signale une certaine indépendance tout en faisant vibrer une fibre patriotique. Le gouvernement espère aussi que cette politique encouragera le développement d’entreprises canadiennes spécialisées.
Il est bien sûr impossible de surveiller l’Arctique sans technologie de pointe. Le territoire, aussi grand que l’Europe entière, est trop vaste et peu habité. Pour repérer les intrus (qu’ils soient Russes, Chinois ou Américains), il faut des satellites, des radars, des drones…
Des centaines de millions de dollars sont prévus pour doter les Forces canadiennes des moyens techniques nécessaires. Est-ce que ça suffira devant les réalités de l’Arctique?
Tout un climat hostile
« La température, c’est la première chose à laquelle on pense », avertit Stéphane Roussel, professeur à l’École nationale d’administration publique et chercheur à l’Observatoire de la politique et de la sécurité de l’Arctique.
Le froid est tel qu’il faut des lubrifiants spéciaux pour les mécaniques, explique le spécialiste. On a besoin d’équipements de communication qui ne sont pas trop sensibles au froid.
Pas facile non plus pour les humains de s’adapter. Même pour ceux qui y retournent.
Les Forces armées font des opérations dans l’Arctique uniquement pour apprendre à se déplacer et à fonctionner dans cet environnement-là.
L’environnement est particulièrement difficile pour les drones. Un consortium canadien travaille déjà à adapter aux conditions du Nord les plus grands de ces engins, de fabrication américaine.
Le défi est différent pour les drones de plus petite taille. Ceux que des soldats pourraient, par exemple, transporter avec eux pour faire de la reconnaissance de leurs environs.
Lorsqu’ils ne volent pas, ces engins doivent être gardés à une température relativement chaude, afin de protéger les mécanismes et le bloc d’alimentation.
C’est un défi auquel s’est attaquée ARA Robotique, basée à Montréal. La petite entreprise, qui fournit déjà les Forces canadiennes en drones d’entraînement, souhaite adapter sa technologie aux impératifs des missions du Grand Nord.
Responsable de l’ingénierie, Guillaume Charland-Arcand dit miser sur des solutions « pratico-pratiques » les plus canadiennes possibles. Des produits loin des « technologies militaires très coûteuses » qui font souvent la marque des grands projets de défense.
Il y a des projets d’abris isolants automatisés, pour entreposer les drones et recharger leurs piles. ARA étudie aussi des solutions pour les Rangers qui patrouillent dans l’Arctique à motoneige et des revêtements spéciaux pour empêcher le givre de se former sur le drone.
C’est là qu’ARA doit faire preuve d’imagination : ses composantes, souvent reprises du monde automobile, ne « sont typiquement plus fonctionnelles en dessous de zéro » degré.
Et une fois adaptés, il faudra tester les drones dans des conditions réelles.
De grands défis de communication
En mars, l’entreprise québécoise Tessellate a justement mis l’une de ses solutions à l’épreuve au Nunavut, dans le cadre d’une opération des Forces armées canadiennes.
Le mercure oscillait autour des -33 °C (-45 avec le facteur de refroidissement) lors des tests d’un véhicule autonome que nous avons pu observer à distance de Québec.
On n’est pas les seuls à amener nos systèmes dans l’Arctique. Mais en ce moment, on est les seuls dont les systèmes fonctionnent, précisait Pierre-Hugo Vigneux, l’un des cofondateurs.
Les signaux GPS ne sont pas fiables dans le Grand Nord. Surtout lorsqu’il y a des aurores boréales qui perturbent la transmission de différents signaux de communication.
Les vastes espaces blancs, sans grand relief, compliquent aussi la navigation autonome qui dépend de la télédétection grâce aux lasers.
C’est un peu ça, le gros défi, résume Philippe Warren, l’un des experts en robotique chez Tessellate.
Piloté depuis Québec, leur engin (« un peu de la taille d’un VTT ») a bien répondu aux commandes lancées à 3100 kilomètres de là. Les tests de navigation autonome ont aussi été concluants.
Prochaine étape : Les phases d’intégration de nos systèmes dans les opérations des Forces armées. Ce qui pourrait prendre une année avant de se concrétiser, selon Pierre-Hugo Vigneux.
Tessellate mise aussi sur un partenariat naissant avec d’autres entreprises canadiennes pour augmenter sa capacité à répondre aux besoins des Forces armées. La volonté du fédéral d’affirmer sa souveraineté sur l’Arctique pourrait renforcer des entreprises d’ici.

Avoir les moyens de ses ambitions
Mais au-delà des défis technologiques, l’argent est aussi un obstacle important qui peut nuire aux ambitions canadiennes de surveillance constante et complète de ce vaste territoire.
Ottawa a prévu d’investir au moins 38 milliards de dollars pour moderniser plusieurs infrastructures militaires et civiles dans l’Arctique, dont un vieux système de détection par radar. Et c’est sans compter le prix des drones spécialisés ou des nécessaires brise-glaces.
Stéphane Roussel calcule que, dans l’Arctique, il faut souvent « multiplier par trois les coûts d’un même système qui serait déployé dans le Sud, entre autres à cause des distances et de la météo ».
Le spécialiste rappelle que les gouvernements fédéraux ont fréquemment présenté de grandes ambitions militaires pour l’Arctique, avant d’en diminuer la portée (ou de les abandonner) lorsqu’une crise ou d’autres impératifs financiers sont devenus prioritaires.
Stéphane Roussel croit qu’il peut être tentant d’agir ainsi, parce que l’Arctique, « c’est loin des yeux des électeurs. Ce n’est pas quelque chose qui va être immédiatement apparent ».
Les dirigeants de petites entreprises comme Tessellate et ARA semblent conscients de ces risques. Ils assurent que la surveillance du Grand Nord ne restera qu’un marché parmi d’autres.
Pierre-Hugo Vigneux est prêt à faire le pari. Il croit lire dans les intentions du fédéral une réelle ambition d’occuper de façon intelligente l’Arctique avec nos propres technologies.
À lire aussi :
