Un lac unique a disparu au Canada

Un texte de Marie-Soleil Desautels
Une étude confirme la disparition du dernier lac épiplateforme du Canada, situé dans un fjord du Nunavut. La rupture d’une plateforme de glace en 2020 lui a fait perdre toute son eau douce, emportant un écosystème unique dans un lieu pourtant nommé Tuvaijuittuq, « là où la glace ne fond jamais » en inuktitut.
La plateforme flottante, qui occupait l’extrémité du fjord Milne, au nord de l’île d’Ellesmere, faisait jusqu’à 85 m d’épaisseur. Elle formait un mur de glace qui permettait à l’eau douce de s’accumuler au-dessus de l’eau de mer. Près de la moitié de la plateforme s’est effondrée en juillet 2020, un événement alors détecté par satellite.
Selon Jérémie Bonneau, spécialiste de la mécanique des fluides à l’Université Laval et auteur principal de l’étude parue fin août dans Scientific Reports (nouvelle fenêtre) (en anglais), le fjord Milne était le dernier vestige
d’une époque où la côte de l’île était bordée par une plateforme de glace géante, avec des lacs épiplateformes emprisonnés dans plusieurs fjords.
C’est triste, dit-il au sujet de cette transition.
L’étude détaille comment le lac s’est vidé en seulement deux mois après la rupture de la plateforme. Elle souligne qu’elle marque un changement de régime et la fin d’une ère de 4000 ans.

Le fjord Milne se situe dans une région considérée comme le dernier refuge de glace de l’Arctique, dit « the last ice area », poursuit M. Bonneau, ainsi que dans l’aire marine protégée de Tuvaijuittuq.
« On en buvait tout le temps »
Ce n’est que deux ans après la rupture – pandémie de COVID-19 oblige – que les scientifiques ont pu récupérer leurs instruments, dont un câble de mouillage de 350 m immergé dans le fjord depuis 2011 et équipé de capteurs pour enregistrer la température et la salinité.
Derek Mueller, glaciologue à l’Université Carleton et coauteur de l’étude, faisait partie de l’équipe qui l’a installé. L’analyse des données et les mesures annuelles effectuées depuis sur le terrain ont confirmé que le changement était permanent : le lac n’est plus, et l’eau de l’océan a remonté et pris sa place.
On ne saurait pas nécessairement que le lac s’est vidé, à moins d’aller chercher de l’eau pour la boire. On en buvait tout le temps, raconte celui qui y a mis les pieds pour la première fois en 2004.
La couche d’eau douce, mesurée pour la première fois en 1983, faisait alors 18 m d’épaisseur et s’est amenuisée au fil des décennies.
Le lac épiplateforme était couvert de glace et ses deux couches d’eau, à l’abri du vent, ne se mélangeaient pas, à la manière de l’huile et du vinaigre. Elles étaient séparées par à peine deux mètres.
En analysant les bactéries, les virus et le plancton, les chercheurs ont découvert deux écosystèmes complètement différents qui vivaient côte à côte.

Selon Derek Mueller, la disparition du lac s’inscrit dans un processus amorcé il y a longtemps. La plateforme s’est notamment progressivement amincie et fragilisée, tandis que des fractures se sont élargies. En 2020, des températures estivales élevées, l’absence de glace de mer et la présence d’eau libre ont favorisé sa rupture.
Vers la fin de ces plateformes
Plus de la moitié des plateformes de glace de la région ont disparu depuis 2000, rappelle Derek Mueller. Celui-ci s’attend à ce que les dernières disparaissent au cours des prochaines décennies.
Le glaciologue dit avoir des sentiments partagés devant ces changements. C’est excitant de voir cette transition
, explique-t-il, puisque son équipe pourrait observer le passage d’un fjord autrefois couvert de glace permanente à un environnement où la glace sera surtout saisonnière. Cependant, cela l’attriste, lui aussi.
C’est un paysage magnifique, et c’est difficile de le voir changer sous ses yeux à l’échelle d’une vie humaine, affirme Derek Mueller, professeur en géographie et études environnementales à l’Université Carleton.
Il déplore que les êtres humains soient à l’origine des changements climatiques et il s’inquiète de la tendance.

D’après Brian Menounos, professeur à l’Université du Nord de la Colombie-Britannique, l’étude documente l’ampleur des changements en cours dans cette partie de l’Arctique canadien. Ceux-ci n’ont pas d’équivalent depuis plusieurs milliers d’années, soutient-il.
La cryosphère est en train de changer radicalement en réponse au réchauffement de cette région; un réchauffement, rappelle-t-il, qui risque de bouleverser le mode de vie des communautés autochtones vivant dans ces latitudes.
Dernier du genre au Canada, le lac épiplateforme de Milne n’était toutefois pas unique au monde : il en subsiste au moins un au Groenland et d’autres en Antarctique.
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