L’Arctique n’aura plus le même visage qu’au 20e siècle, rapporte une étude

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Une récente étude menée par une équipe de 20 chercheurs internationaux a conclu que la région de l’Arctique s’éloignait de l’état dans lequel elle se trouvait durant le 20e siècle. (Balazs Koranyi/Reuters)
Dégel du pergélisol, verdissement de la toundra, hausse du taux d’humidité, augmentation des précipitations… Les bouleversements climatiques qui se manifestent dans l’Arctique depuis une cinquantaine d’années ont fait basculer la région polaire vers un point de non-retour, souligne une étude menée par une équipe de scientifiques internationaux.

« Nous avons conclu que la région de l’Arctique s’éloignait de l’état dans lequel elle se trouvait au 20e siècle, explique le premier auteur de l’étude et chercheur à la Commission géologique du Danemark et du Groenland, Jason Eric Box. On assiste en quelque sorte à une transition vers une nouvelle Arctique. »

L’étude, publiée lundi dans la revue scientifique Environmental Research Letters, a relevé neuf indicateurs clés qui caractérisaient le climat de l’Arctique, parmi lesquels figurent la température de l’air, l’épaisseur de la glace des mers, le pergélisol, les écosystèmes de la toundra et la couverture de neige.

Le réchauffement climatique dans cette région est deux fois plus rapide qu’ailleurs sur la planète. Depuis 1971, l’étude rapporte que les températures ont augmenté de 3,1 degrés Celsius durant la saison froide, soit d’octobre à mai, et de 1,8 degré Celsius pendant la saison chaude qui s’échelonne de juin à septembre.

« Ce qui est nouveau dans notre l’étude, c’est que nous avons tenté d’établir une corrélation entre les systèmes physique et biologique », affirme Jason Eric Box, en entrevue avec Regard sur l’Arctique depuis Copenhague. « De nombreuses études existantes ne se concentrent que sur l’environnement physique, comme la neige [et] la glace », ajoute-t-il. En d’autres termes, l’analyse des chercheurs leur a permis d’étudier comment les écosystèmes réagissent à des perturbations physiques qui se succèdent dans un effet domino.

Le premier auteur de l’étude et chercheur à la Commission géologique du Danemark et du Groenland, Jason Eric Box (Dan Lin/Courtoisie de Jason Eric Box)
Un système hydrologique « hyperactif »

En s’appuyant sur des données publiques internationales, les 20 chercheurs ont voulu déterminer de quelles manières les changements climatiques observés au nord du 60e parallèle entre 1971 et 2017 avaient transformé l’équilibre de l’Arctique.

Les scientifiques ont choisi de ne pas isoler les indicateurs de mesures des changements climatiques pour mieux comprendre quels liens ils entretenaient les uns avec les autres. « Lorsque les températures augmentent dans l’Arctique, il y a davantage d’humidité dans l’air, plus d’eau libre de glace et donc un plus grand transport de vapeur d’eau », résume-t-il.

« Plusieurs éléments nous prouvent que des changements rapides et radicaux s’opèrent dans l’Arctique [et] que ces phénomènes affectent l’ensemble du système physique, que ce soit la glace des mers, la couche de neige, la température ou encore les précipitations. »

Ross Brown, climatologiste pour Environnement et Changement climatique Canada

L’analyse des chercheurs montre que la hausse des températures contribue à l’intensification du cycle hydrologique, ce qui implique notamment une augmentation du taux d’humidité dans l’air, des précipitations et du débit des rivières.

La hausse des précipitations, conjuguée à l’accélération de la fonte des glaces, provoque donc la circulation d’une plus grande quantité d’eau vers les océans environnants. « Cette nouvelle quantité d’eau bouleverse le courant marin et l’équilibre salin dans les océans », mentionne Jason Eric Box, joint à Copenhague.

Précipitations de neige

Le spécialiste en précipitations de neige pour Environnement et Changement climatique Canada, Ross Brown, s’est intéressé aux différentes conséquences de la hausse des précipitations dans le Nord canadien.

La couverture de glace de mer de certaines régions, comme celles de la baie d’Hudson ou de l’île de Baffin, est particulièrement sensible à la hausse des températures, rapporte l’étude. Selon les données recueillies, les eaux libres de glaces gagnent de plus en plus en superficie entre les mois d’août et de décembre.

« Ce qui est intéressant dans le cas de la neige, c’est qu’elle s’accumule sur la végétation et crée des couches », rapporte Ross Brown. Mais la fonte de cette épaisseur de neige, qu’il compare à un isolant, entraîne un réchauffement des sols et un dégel graduel du pergélisol. Depuis 1971, l’étude montre que la durée de la couverture neigeuse perd trois à cinq jours par année.

Bien que les scientifiques se soient concentrés sur les conséquences biophysiques des changements climatiques, cet ensemble de perturbations augure mal pour les espèces animales et les populations autochtones qui sont les premières à en subir les contrecoups, croit le chercheur.

Ross Brown cite l’exemple des hardes de caribous dont l’alimentation dépend de la végétation au sol. « L’augmentation de la fréquence de précipitations de pluie sur des couches de neige cause la formation de croûtes de glaces qui rend difficile pour les caribous et les animaux herbivores d’accéder aux lichens », affirme-t-il.

Selon le chercheur pour Environnement et Changement climatique Canada, Ross Brown, la hausse des précipitations de pluie sur la couverture neigeuse de certaines régions de l’Arctique est un facteur de stress sévère pour les hardes de caribous. (Nathan Denette/La Presse canadienne)

Ces aléas climatiques imprévisibles nuisent aussi aux populations inuites, poursuit-il. « Elles s’attendent à certaines conditions climatiques qui finissent par ne pas se produire; au lieu de cela, elles sont témoins d’événements extrêmes auxquels elles n’avaient jamais assisté durant l’hiver », explique Ross Brown.

« Gagner du temps »

Les deux chercheurs s’accordent pour dire que les changements qui s’opèrent dans l’Arctique se multiplieront et s’intensifieront d’ici la fin du siècle. « Nous sommes vraiment dans une période de transition rapide », assure le chercheur canadien.

« Il n’y a pas de doute que nous devons atteindre l’objectif de l’Accord de Paris [sur le climat], mais cela veut surtout dire qu’il va nous permettre de gagner du temps pour nous adapter… Parce qu’on sait que la conservation a déjà échoué », croit Jason Eric Box.

L’Accord de Paris sur le climat a été adopté en 2015 à l’issue de la COP21. À l’heure actuelle, 197 pays se sont engagés à limiter le réchauffement climatique à un seuil maximal de 2 degrés Celsius par rapport à l’ère préindustrielle d’ici la fin du siècle.

Un récent rapport d’Environnement Canada paru le 1er avril révélait que le pays se réchauffait à un rythme deux fois plus rapide qu’ailleurs sur le globe depuis 1948, mais que la hausse des températures était encore plus prononcée dans le Nord canadien.

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