Les Inuit aux premières loges des changements climatiques dans l’Arctique canadien

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Un homme pêche des moules à proximité du village de Salluit, au Nunavik.
Plusieurs communautés inuit du Nord canadien doivent adapter leurs pratiques aux nouvelles réalités qu’imposent les changements climatiques. La pêche et la chasse, qui assurent depuis plusieurs siècles la subsistance des Inuit, sont confrontées au déclin de certaines espèces contre l’apparition d’autres. (Matisse Harvey/Regard sur l’Arctique)
Record de températures, accélération de la fonte des glaces, déclin des populations de caribous, propagation des algues rouges toxiques… Les Inuit du Nord canadien sont les premiers témoins des changements climatiques qui bouleversent plusieurs de leurs pratiques et menacent l’ensemble du réseau trophique de l’Arctique.

« Nous sommes aux premières loges des changements [sur le territoire] avant que les scientifiques ne publient leurs rapports et ne dressent leurs conclusions », soutient Adamie Delisle Alaku, vice-président chargé du département de l’environnement, de la faune et de la recherche de la Société Makivik. L’organisme, qui a été fondé au terme de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, vise à promouvoir le développement économique, social et culturel des Inuit du Nunavik, dans le nord du Québec.

Dans son rapport publié mardi (en anglais), l’Administration américaine pour les océans et l’atmosphère (NOAA) révèle que 2018 est en deuxième position des années les plus chaudes jamais enregistrées dans l’Arctique. Le réchauffement y est deux fois plus rapide que la moyenne mondiale.

Dans plusieurs régions de l’Extrême Arctique canadien, les changements climatiques se font déjà ressentir à différents niveaux du réseau trophique. « Avec le réchauffement planétaire, on observe une relaxation des conditions extrêmes de l’Arctique », résume le professeur au département de biologie à l’Université Laval, Louis Fortier, et directeur scientifique d’ArcticNet, un réseau de chercheurs qui étudient l’impact des changements climatiques dans l’Arctique canadien. « La mer de Baffin et la mer de Beaufort commencent à ressembler au golfe du Saint-Laurent [dans le sud du Québec] », lance-t-il, mi-sourire, mi-soupir.

Selon le biologiste Louis Fortin, les espèces typiquement arctiques risquent de disparaître à long terme. (Priscilla Hwang/CBC)

La saison libre de glace étant de plus en plus longue, les eaux de surfaces ont tendance à se réchauffer davantage, ce qui offre désormais un habitat propice à plusieurs espèces marines, dont le lançon. Selon Louis Fortier, des espèces du sud commencent ainsi « à grignoter sur le territoire des espèces du Nord ».

Cette tendance qu’ont observée divers scientifiques s’explique entre autres par la réduction de l’effet albédo, un phénomène qui permet de mesurer la capacité d’une surface terrestre à refléter la lumière et la chaleur. Les eaux libres de glace de l’Arctique absorbent la chaleur du soleil plutôt que de la réfléchir, comme le fait la banquise.

« L’Arctique était un immense miroir à l’albédo très élevé, mais on remplace ça pendant l’été par une surface absorbante. »

Louis Fortier, professeur au département de biologie de l’Université Laval et directeur scientifique d’ArcticNet
Une adaptation nécessaire

Au nord du 55e parallèle, la hausse des températures a déjà redéfini les cycles de migration de plusieurs animaux et, par le fait même, les habitudes de chasse des Inuit. « Ça restreint nos possibilités de parcourir le territoire », mentionne Adamie Delisle Alaku, joint au téléphone à Ottawa, où il assistait à la conférence annuelle d’ArcticNet du 10 au 14 décembre.

En pleine période de chasse au caribou, Adamie Delisle Alaku explique avoir souvent vu des chasseurs devoir opter pour leur quatre-roues plutôt que leur motoneige en raison d’un dégel trop précoce de certains lacs.

« Parfois, il y a des périodes où nous devons compter sur d’autres communautés parce que [la chasse] de certains animaux y est plus accessible. »

Adamie Delisle Alaku, vice-président responsable du département de l’environnement, de la faune et de la recherche de la Société Makivik

À défaut d’attendre une loi provinciale sur le sujet, la municipalité de Tasiuaq, située dans la baie d’Ungava, au Nunavik, a établi une limite de cinq caribous par chasseur après avoir observé un déclin de ces animaux à proximité de la rivière aux Feuilles. Le troupeau est passé de 600 000 caribous en 2000 à 187 000 à l’automne 2018, selon la Société Makivik.

Les changements climatiques, une menace pour la sécurité alimentaire

Le coût de la vie est particulièrement élevé dans les territoires du nord du pays. La chasse et la pêche permettent encore à de nombreuses familles de subvenir à leurs besoins autrement qu’en comptant exclusivement sur des aliments importés du sud et dont les prix sont bien souvent faramineux.

Lundi, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il allongerait la liste des aliments admissibles au programme Nutrition Nord Canada, qui réduit le coût de plusieurs produits périssables de communautés isolées.

Les Inuit du Nunavik et du territoire nordique du Nunavut arrivent en tête des régions inuit où la prévalence de l’insécurité alimentaire est la plus élevée. En 2012, plus d’un Inuit sur deux avait déjà vécu une situation d’insécurité alimentaire, selon Statistique Canada. La moyenne nationale était de 13 % la même année.

Des céréales à 19 $ dans une épicerie du Nunavut, un territoire du Nord canadien. (Marie-Laure Josselin/Radio-Canada)

« Certaines familles ne peuvent plus se nourrir comme avant », s’inquiète Adamie Delisle Alaku. À titre d’exemple, il cite le cas de l’omble chevalier, un poisson typique de la région qui commence petit à petit à migrer vers des zones plus froides de l’Arctique.

Même son de cloche dans l’extrême ouest du pays, où les réalités sont similaires à celles du Nunavik. « Les résidents d’Old Crow, notre seule communauté arctique, dépendent du territoire et de leur environnement pour subvenir à leurs besoins », explique Roxanne Stasyszyn, porte-parole du ministère de l’Environnement du Yukon, un territoire du Nord canadien.

Des observations opposées

Adamie Delisle Alaku, de la Société Makivik, souhaiterait que la communauté scientifique prenne plus au sérieux les observations des Inuit en ce qui a trait à leur territoire.

Plusieurs communautés inuit s’inquiètent du nombre croissant d’ours polaires qui font leur apparition à l’intérieur des communautés et menacent la sécurité des résidents.

« Les scientifiques nous disent que les ours polaires vont disparaître, des activistes et des organisations de protection des animaux font circuler des images d’ours polaires chétifs, mais ce n’est pas la réalité », martèle Adamie Delisle Alaku.

Plusieurs communautés inuit du Nunavut affirment que les ours polaires ne sont pas touchés par les changements climatiques et qu’ils menacent la sécurité publique. (David Goldman/La Presse canadienne)

« Notre objectif est de réduire la population d’ours polaires, mais cet enjeu n’est pas compris ailleurs dans le monde par les lobbyistes, les activistes et les organisations qui militent en faveur des droits des animaux, qui pensent que nous voulons complètement les éliminer », ajoute-t-il.

Évaluer les risques environnementaux

Le ministère de l’Environnement du Yukon élabore présentement une stratégie sur les changements climatiques, le développement des énergies renouvelables et l’évaluation des risques environnementaux sur son territoire.

« Une partie de notre stratégie de développement vise à répondre à la question : comment devons-nous prioriser certains risques plutôt que d’autres? », indique la porte-parole du ministère de l’Environnement du Yukon, jointe à Whitehorse, la capitale territoriale.

« Nous travaillons avec les partenaires provinciaux, les peuples autochtones et d’autres intervenants pour protéger les espèces en péril, conserver et restaurer les zones humides et lutter contre les espèces envahissantes, a fait savoir Environnement et changement climatique Canada dans un échange de courriels. Le gouvernement du Canada s’est engagé à compter davantage sur la science pour aider à prendre des décisions éclairées sur la manière de conserver et de protéger notre biodiversité. »

Selon ses projections, Louis Fortier estime que le Nord canadien pourrait être plus épargné que les autres régions de l’Arctique d’ici au milieu du siècle.

« La circulation des courants marins en surface font que la banquise qui se déplace avec les courants finit par s’accumuler au nord de l’archipel [arctique] canadien et au nord du Groenland, donc ce sont les endroits où [la banquise] va disparaître en dernier », explique-t-il.

À long terme, la biodiversité typiquement arctique perdra toutefois de son unicité; « une succursale de l’océan Atlantique et de l’océan Pacifique », soupire le biologiste.

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Une pensée sur “Les Inuit aux premières loges des changements climatiques dans l’Arctique canadien

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    mercredi 23 janvier 2019 à 17:03
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    Très bon article. J’ai Appris beaucoup de choses qui ici en Europe sont peut aborder. J’avais été sensibilisé dans les années 90 lors de mes premiers voyages au Québec sur la disparition de la couche d’ozone particulièrement en diminution sur l’est canadien. Merci Matisse et bravo!

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