ENTREVUE – Lola Sheppard : redéfinir l’architecture dans le Grand Nord

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Maquettes du projet « Arctic Adaptations » du bureau Lateral Office. (Latreille Delage Photography)
Lola Sheppard cherche à trouver des moyens d’adapter l’architecture à l’environnement contraignant du Grand Nord. Elle souhaite ouvrir un dialogue entre l’architecture et le territoire dans des régions où le climat façonne la vie quotidienne.

L’architecte Lola Sheppard enseigne à l’Université de Waterloo, en Ontario. Elle est la cofondatrice de Lateral Office, un bureau spécialisé en architecture nordique.

Son cabinet a remporté entre autres le concours pour représenter le Canada à la Biennale d’architecture à Venise en 2014 pour le projet Arctic Adaptations, qui soulignait le 15e anniversaire du Nunavut.

De quoi a l’air un village typique de l’Arctique? Quelles sont les réalités de construction dans le Grand Nord? Quelles sont les réalités quotidiennes? Ce sont ces questions qui animent l’architecte Lola Sheppard.

Il y a relativement peu de réflexions [parmi les architectes] sur ce que la vie quotidienne veut dire dans ces zones nordiques. Il y a très peu de Canadiens qui savent de quoi a l’air un village typique du Nord.

 Lola Sheppard
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Mason White et Lola Sheppard, fondateurs de Lateral Office, un bureau spécialisé en architecture nordique basé à Toronto. (Sophie Vallée/Radio-Canada)
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à l’architecture nordique ?

Mon partenaire, Mason White, et moi nous intéressions aux environnements que les architectes ne regardaient pas normalement.

Le domaine public en architecture nous intéressait également. Que ce soit les bâtiments, le paysage ou l’urbanisme, cette question d’engagement public était présente dans nos projets initiaux et revient dans plusieurs projets. Comment l’architecture peut avoir un dialogue avec le territoire? L’impact social, culturel et économique de l’architecture.

Quand mon partenaire a obtenu une bourse pour aller étudier le développement des villes dans le nord de la Russie, je me suis demandée pourquoi il était en train d’étudier la Russie alors que nous avions, au Canada, tout un paysage nordique à observer. C’est ce qui a lancé notre réflexion sur ce que voulait dire l’urbanisme dans les régions plus au nord.

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Maquettes du projet « Arctic Adaptations » au Pavillon canadien de la Biennale de Venise, en 2014. (Latreille Delage Photography)
Quelle est la relation entre les bâtiments et l’environnement dans l’Arctique ?

Le climat a toutes sortes d’impacts. En voyageant dans le Nord, nous avons vite réalisé que les coûts de construction sont beaucoup plus élevés que dans le Sud.

La demande est grande pour le logement et les écoles, surtout au Nunavut, mais tout est construit rapidement avec des budgets minimes. Étant des professionnels et des universitaires, Mason White et moi avions le luxe de faire de la recherche et de réfléchir sur l’adaptation des bâtiments à l’environnement dans ce contexte.

En Arctique, le matériel vient en bateau une fois par année, donc lorsqu’il te manque une planche de bois, tu ne peux pas aller à Home Depot. Tout doit être planifié et l’efficacité de la construction devient beaucoup plus importante.

 Lola Sheppard
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La ville d’Iqaluit au Nunavut, Canada. (Sean Kilpatrick/ La Presse canadienne)

La saisonnalité fait tellement partie de la vie des gens dans le Nord, les transformations dans le paysage de l’été à l’hiver, la transformation des activités. On se demandait si les bâtiments pouvaient refléter ça. Si un bâtiment, comme une école, pouvait avoir d’autres fonctions pour soutenir des activités comme la chasse et la pêche, par exemple. Cette idée de multifonction est intéressante et nécessaire pour la construction dans le Nord.

Dans un projet intitulé Arctic Food Network, on a présenté une série de structures qui traitait la relation entre l’architecture, la nourriture et la culture.

Il manque de nourriture dans l’Arctique et le prix de la nourriture est très élevé puisqu’on l’importe souvent du Sud. Nous avons donc présenté différents bâtiments à multiples fonctions qui pourraient soutenir la culture traditionnelle de la chasse et de la pêche. Il y a avait des cuisines et des réfrigérateurs collectifs, des cabanes pour la chasse et des endroits pour entreposer la nourriture.

Avec Arctic Adaptations, on voulait exposer des bâtiments importants dans l’histoire du Nunavut, refléter les conditions actuelles de son territoire ainsi que réfléchir à son avenir.

Différentes écoles d’architecture et bureaux d’architectes au pays ont collaboré avec des organismes au Nunavut afin d’établir une vision de développement pour le territoire à travers cinq thèmes : le logement, la santé, la culture, l’éducation et les loisirs.

Maquettes du projet « Arctic Adaptations » au Pavillon canadien de la Biennale de Venise, en 2014. (Latreille Delage Photography)
À quel moment avez-vous réalisé que votre travail en Arctique était important ?

Je dois dire qu’il y a plusieurs architectes dans le Nord qui font de très beaux projets. Mais malheureusement, pour des raisons économiques et d’efficacité, il y a des bâtiments qui se construisent qui ne reflètent pas les aspirations initiales.

Chaque fois que je vais dans le Nord, je suis épatée par les gens, par le paysage et même par les villes. On devient conscient de la fragilité de l’existence. Quand on est dans une ville comme Sudbury, Toronto ou Montréal, on voit rarement les limites de la ville au jour le jour. Alors que dans le Nord, on voit là où l’on met les déchets, on voit qu’au bout d’une rue, il n’y a plus rien pour des milliers et des milliers de kilomètres. Avec cette conscience de la fragilité vient une humilité et je crois que c’est pour cette raison que les gens du Nord sont aussi sensibles aux questions environnementales. Ils voient que nous ne sommes qu’une petite partie de notre environnement et qu’il faut le respecter.

On voit les images du magazine National Geographic de l’iceberg et c’est notre image du Nord, mais nous voulions exposer cette idée qu’il y a des gens qui habitent là et qui vont acheter des céréales tous les jours. Nous-mêmes, on ne le savait pas, donc on s’est dit que la plupart des gens ne le savent pas non plus.

Je crois profondément en la possibilité pour l’architecture d’être un soutien pour la culture.

 Lola Sheppard

Et c’est là que l’architecture dans le Nord, je crois, a échoué dans une large mesure parce qu’on a importé des modèles du Sud. Il y a eu très peu de réflexion à ce sujet parce que les gens du Nord n’avaient pas le luxe de le faire, mais aussi parce que ce n’était pas à la culture du Sud de le faire pour eux.

Sophie Vallée, Radio-Canada

Sophie Vallée, Radio-Canada

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