Le cirque inuit de Tupiq A.C.T. prend de l’altitude dans le Sud

Âgée de 21 ans, Mina Maina Tukai s’est tournée vers le cirque pour « l’espace sécuritaire et d’acceptation » qu’il lui offrait pour s’exprimer. (Ivanoh Demers/Radio-Canada)

Des artistes de cirque venus du Nunavik s’apprêtent à présenter leur premier spectacle sous chapiteau à la TOHU au coeur de la Cité des arts du cirque de Montréal, dans la province canadienne du Québec.

Les températures font grimper le mercure, mais les acrobates de Tupiq A.C.T. ont sorti leurs mitaines en fourrure. En cercle, ils s’échauffent, s’esclaffent et se lancent des questions. « Et toi, quelle est ton utilisation préférée du petit orteil? » Bienvenue aux répétitions de Tupituqaq, un spectacle de cirque mené par une bande de six amis inuit. Ces derniers n’ont plus devant eux que quelques jours pour peaufiner leur première création sous chapiteau, à l’invitation du festival Montréal Complètement Cirque.

Rien qu’à voir les costumes d’inspiration traditionnelle et les maquillages qui se dessinent en pointillé sur les visages, on se sent transportés au Nunavik, terre de ces pionniers en leur genre, puisqu’ils se présentent comme la toute première troupe de cirque de ce territoire.

Une appellation qui les honore et les oblige à la fois, se dit-on, à les entendre raconter d’une seule voix leur responsabilité de faire connaître la culture inuit au Sud et leur fierté d’en être les ambassadeurs, en cirque.

Leur dernière création a été sélectionnée par les programmateurs des Week-ends cirque de la TOHU, avec deux autres spectacles qui seront présentés en même temps, sous chapiteau, les 31 juillet et 1er août. Une petite demi-heure à eux, devant le public, pour enchaîner une douzaine de numéros et convoquer l’imaginaire inuit, ses monstres et ses légendes, mais aussi l’inuktitut qu’ils tiennent à faire entendre haut et fort.

Issue du cirque social, la compagnie s’est donné pour mission de raconter ses propres histoires à travers les arts du cirque, le chant de gorge, la danse du tambour et les sports arctiques. (Ivanoh Demers/Radio-Canada)

Il y a quelques jours, ils ont même fait résonner tambours et chants de gorge sur Saint-Denis, dans une prestation de rue organisée par Montréal Complètement Cirque. Rarement aura-t-on vu une telle alliance entre cerceau aérien, jeux dénés et récits inuit s’imposer en animation publique, à rebours du rythme habituel des artistes de rue.

Le public paraissait aussi happé par leurs récits familiaux que par le lever de pied magistral de Christopher Angatookalook, lors d’un défi de sauts crescendo.

Inuk par sa mère, Christopher Angatookalook a grandi à Vaudreuil avant de retourner s’installer à Kuujjuaq quand il a eu 17 ans. « Notre but, avec Tupiq, c’est de garder notre culture vivante, dit-il, de garder notre identité et de la montrer. » (Photo : Radio-Canada)
Équilibre, confiance, vertige

Il y a un esprit de franche camaraderie qui séduit illico.

Ensuite, l’aspect « comme à la maison » : ils fabriquent presque tout leur matériel eux-mêmes et s’activent avec la simplicité de ceux qui ont mené leur barque sans rien demander à personne. Ils écrivent la dramaturgie du spectacle, chantent et jouent de la musique, veillent à la sécurité des uns et des autres pendant leurs acrobaties. Jamais si bien servis que par eux-mêmes, d’accord, mais dans un vrai esprit d’équipe, comme le veut le cirque.

Et sous l’œil bienveillant de leur entraîneur Gisle Henriet, collaborateur des 7 Doigts de la main et du Cirque Éloize.

Répétitions de la compagnie circassienne Tupiq A.C.T. (Arctic Circus Troup) (Ivanoh Demers/Radio-Canada)

« Que ce soit en humour ou en théâtre, on a l’habitude d’un rythme effréné », constate Daniel Ross, programmateur de cirque.

« Pour moi, c’était rafraîchissant de les voir prendre le risque de prendre le temps, au rythme de ce qu’ils sont et de découvrir le public prêt à embarquer », précise celui qui les a repérés juste avant la pandémie, puis invités à Montréal Complètement Cirque. Pourtant, la concurrence était rude face au nombre de circassiens habituellement en contrat à l’étranger, mais retenus à Montréal par les restrictions sanitaires.

« Eux restent fidèles à ce qu’ils sont et à leur façon de le dire », résume le programmateur, qui dit avoir aussi été séduit par « l’apport narratif du storytelling » de leur spectacle.

Tupiq A.C.T., une troupe multidisciplinaire de jeunes artistes inuit du Nunavik, en répétitions au Studio Kalabanté, à Montréal (Ivanoh Demers/Radio-Canada)
Avec le sourire

À l’image des grands éclats de rire qui ponctuent leurs échauffements, l’histoire de Tupiq A.C.T. a commencé « comme une blague », explique Charlie Gordon, originaire de Kuujjuaq.

« Plutôt que d’attendre les camps d’été chez nous [et la possibilité d’y faire du cirque], on a décidé de monter notre troupe », raconte-t-il.

Tupiq A.C.T., c’était un moyen de fonder un espace de création pour nos corps, nos voix, nos façons de nous exprimer.Charlie Gordon, acrobate inuk

À l’extrémité du plateau, un vieux couple de marionnettes toise l’étranger venu assister aux répétitions dans le Studio Kalabanté. Minnie Ningiuruvik leur donne brièvement vie avant de retourner se hisser, fissa, dans les airs.

La trapéziste, qui est aussi costumière, raconte que tous se sont connus par l’intermédiaire de Cirqiniq, un programme de cirque à vocation sociale où la culture inuit est intégrée au développement artistique.

Pour Mariam Nancy Mae Imak, 21 ans, il en va de la responsabilité des jeunes de conserver leur culture vivante et de rechercher leur identité. L’acrobate est originaire de Kangiqsualujjuaq. (Ivanoh Demers/Radio-Canada)

« Voyant que je grimpais partout sur les murs quand j’étais jeune, ma mère m’y a inscrite sans me le dire », se souvient Minnie Ningiuruvik, originaire de Kangirsuk, un village à environ 30 minutes en avion d’Inukjuak.

« Au début, je trouvais ça difficile d’être loin de ma famille et de mes amis », évoque l’acrobate devenue montréalaise d’adoption et instructrice de cirque dans le Nord.

Je veux montrer qui nous sommes, d’où nous venons, combien notre culture est importante pour nous. Mais quand je suis dans les airs, je me demande surtout si je bouge correctement, si ce que je fais a l’air beau. Je me sens plus libre en répétitions.Minnie Ningiuruvik, circassienne
Fondée sur des valeurs de partage et d’échange, leur troupe souhaite désormais montrer la voie à suivre à d’autres jeunes Inuit du Nunavik.

Redescendue de sa corde suspendue, Mariam Nancy Mae Imak jongle avec les métaphores : « Nous voulons les aider à trouver l’étincelle qu’ils ont en eux et leur dire d’y aller! Puis tout faire pour garder ce feu vivant, qui réchauffera aussi leur communauté. »

Samir Bendjafer, Regard sur l'Arctique

Samir Bendjafer est détenteur d'un bacalauréat en informatique de l'Université de Bab Ezzouar (Alger) et d'un diplôme en journalisme de l'Université de Montréal. En 1997, il entame sa carrière de journaliste en Algérie en pleine révolution internet dans les journaux , avant le passage au journalisme 2.0 et les médias sociaux. A partir de 2005, Il a travaillé comme correspondant de presse basé à Montréal tout en publiant régulièrement dans les médias locaux montréalais. Sa curiosité et son penchant naturel à aller au-delà des apparences sont à la base de sa passion pour le journalisme.

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