Unikkaaqtuat, une rencontre entre le Nord et le Sud pour redonner vie aux mythes fondateurs inuit

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La troupe de cirque Artcirq était de passage à Montréal les 20, 21 et 22 juin pour présenter Unikkaaqtuat, un spectacle multidisciplinaire conçu avec Les 7 doigts de la main et Taqqut Productions. Les artistes le présentent en avant-première à Iqaluit, le 1er juillet, dans le cadre du Festival des arts Alianait. (Sébastien Lozé/Courtoisie de Marion Bellin)
Dans le spectacle Unikkaaqtuat, musiciens, acteurs et acrobates sont réunis à Iqaluit, dans l’est de l’Arctique canadien, pour redonner vie à des mythes fondateurs inuit à travers un univers de projections vidéo.

« Ce qu’on voulait, c’était de garder vivants les mythes fondateurs », explique au bout du fil le codirecteur artistique de la troupe de cirque Artcirq, Guillaume Ittukssarjuat Saladin. « Quand une culture perd de vue ses propres mythes, c’est un signe qu’elle est en danger. »

C’est d’ailleurs après avoir éprouvé ce « sentiment d’urgence » que l’illustratrice inuk Germaine Arnaktauyok a collaboré avec la compagnie de production cinématographique Taqqut Productions pour mettre en images des mythes traditionnels inuit. À cette équipe s’est ensuite rallié le collectif de cirque Les 7 doigts de la main, fondé en 2002 dans le sud du Québec. « Ça fait quatre ans qu’on rêve de créer ce projet ensemble », raconte Guillaume Ittukssarjuat Saladin.

Sept acrobates, dont quatre sont des Inuit âgés de 18 à 34 ans, se partagent la scène avec les chanteurs Joshua Qaumariaq, Rita Claire Mike-Murphy et Christine Tootoo. (Sébastien Lozé/Courtoisie de Marion Bellin)

Fondée en 1998 à Igloolik, au Nunavut, la compagnie de cirque Artcirq a pour mandat de créer des ponts entre la culture traditionnelle inuit et les pratiques artistiques contemporaines. « Donner la chance aux artistes d’ailleurs de rencontrer le Nord d’une manière plus sensible, où il n’y a pas de rapport de subordination », résume-t-il.

Aujourd’hui, Artcirq est un peu la deuxième famille de ceux qui portent le projet depuis ses premiers balbutiements. C’est notamment le cas de Jacky Qrunnut, 34 ans, qui s’est joint en 2004 à la compagnie de cirque comme technicien, avant de se découvrir des talents de clown. « Je leur ai donné un coup de main avec les éclairages et à partir de là, j’ai intégré la troupe petit à petit », se souvient-il.

Depuis, l’artiste inuk a plusieurs fois quitté Igloolik, sa communauté d’origine, pour s’envoler vers la Grèce, le Mexique et le Mali dans les tournées d’Artcirq à l’international. Ce père de trois enfants avoue toutefois trouver complexe la conciliation travail-famille, surtout lorsqu’il doit s’absenter pour des spectacles à l’étranger.

Laisser parler le Nord

En inuktitut, « unikkaaqtuat » signifie « nos légendes ». Le spectacle multidisciplinaire porte bien son nom puisqu’il retrace différentes étapes charnières de l’imaginaire inuit, dont l’apparition du jour, de la nuit, des aurores boréales et de plusieurs animaux nordiques.

« On marche sur une fine ligne, parce qu’on ne veut pas transformer leurs histoires pour qu’elles soient mieux absorbées par un public du Sud, affirme le cofondateur des 7 doigts de la main, Patrick Léonard. Il faut vraiment garder l’authenticité et l’essence de ce qu’elles sont. »

Présenté exclusivement en inuktitut, le spectacle se veut avant tout une manière de faire connaître la culture inuit au sud du pays. Entre des scènes de chasse et de danse du tambour, certains moments plus lents laissent le temps aux spectateurs d’apprécier des singularités de l’environnement nordique, comme le son de l’aquilon. « Ce qui est beau dans l’art du cirque, c’est qu’il y a des images qui n’ont pas besoin de mots », souligne Patrick Léonard.

L’acrobate inuk Damien Tulugarjuk est un ancien médaillé d’or des Jeux d’hiver de l’Arctique dans l’épreuve du coup de pied simple. (Matisse Harvey/Regard sur l’Arctique)

Pour apprécier pleinement le spectacle, Guillaume Ittukssarjuat Saladin explique que le spectateur doit se placer en position d’écoute et accepter d’être déstabilisé. « On ne veut pas donner trop de clés de compréhension parce que le spectacle n’est pas conçu pour des gens du Sud », précise-t-il.

« Dans le Sud, on veut toujours tout comprendre. On fait des liens et on pense qu’en deux minutes, on a compris comment une autre culture fonctionne. »

Guillaume Ittukssarjuat Saladin, codirecteur artistique d’Artcirq

Quant à ceux qui déplorent un manque de clarté causé par l’absence de traduction vers le français ou l’anglais, Guillaume Ittukssarjuat Saladin leur répond : « Justement, tu sens ce que les Inuit sentent depuis 60 ans. Se faire imposer une culture et être en rapport minoritaire, c’est ça. »

Des défis typiquement nordiques

Même si la troupe est maintenant bien établie au Nunavut, elle a dû composer avec des défis de toute sorte au fil des années.

Jacky Qrunnut cite le manque d’infrastructures destinées aux performances artistiques et l’absence de formations locales spécialisées dans les arts du cirque. « Quand vient le temps de nous déplacer, le coût des billets d’avion est ridiculement élevé », ajoute-t-il.

Mais Artcirq s’est résolue à ne pas baisser les bras devant ces défis de taille. Comme l’indique Patrick Hivon, la troupe a usé de créativité et de détermination en faisant « avec les moyens du bord ».

« On sautait du gymnase de l’école à la vieille piscine abandonnée, en passant par le centre communautaire et l’aréna », se souvient Guillaume Ittukssarjuat Saladin, en riant.

Depuis une dizaine d’années, la troupe a aménagé un espace de création, appelé le « Black Box », dans une section inutilisée de l’aréna municipal. « Maintenant, il y a même des lumières de scène, des matelas, des tapis d’entraînement, des points d’accrochage et un kit de musique », lance-t-il.

« Notre force depuis 20 ans, c’est de faire beaucoup avec peu. »

Guillaume Ittukssarjuat Saladin, codirecteur artistique d’Artcirq
Depuis une dizaine d’années, Artcirq dispose d’un espace de création appelé « Black Box ». (Jérémie Robert/Artcirq/Courtoisie de Marion Bellin)

Le territoire du Nunavut est à la traîne en matière de promotion des arts de la scène, déplore le cofondateur d’Artcirq. « Ça prendrait 20 projets comme le nôtre en même temps pour qu’il y ait de vraies souches de renouveau au Nunavut, croit-il. Il faut juste continuer. »

Mais il salue le travail d’initiatives locales comme la Qaggiavuut Arts Society, le collectif féminin de productions vidéo Arnait ou la société de production Isuma.

Jacky Qrunnut espère maintenant faire germer un engouement pour les arts du cirque auprès de jeunes Inuit. « Je souhaite transmettre [mes connaissances] à d’autres pour leur permettre, à eux aussi, de voyager », dit-il.

Levy Tapatsiak, 18 ans, est l’une des nouvelles recrues de la troupe de cirque Artcirq. (Matisse Harvey/Regard sur l’Arctique)

Le spectacle Unikkaaqtuat sera présenté le 1er juillet en avant-première dans le cadre du Festival des arts Alianait, à Iqaluit. Il effectuera ensuite une tournée dans plusieurs villes canadiennes à compter du mois de janvier, dont Ottawa (Ontario), Nanaimo (Colombie-Britannique), Camrose (Alberta), Vancouver (Colombie-Britannique) et Yellowknife (Territoires du Nord-Ouest). Les dates des représentations seront annoncées au cours des prochains mois.

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