À Toronto, un vitrail inuit fait entrer la réconciliation dans la lumière

Vitrail conçu par l’artiste inuit Ningiukulu « Ning » Teevee et installé dans la chapelle de la The Bishop Strachan School à Toronto, représentant la légende du Hibou et du Corbeau, au cœur d’une démarche de vérité et de réconciliation. (Lu Chau/The Bishop Strachan School)

Dans la chapelle néogothique de la The Bishop Strachan School (BSS), au cœur du centre-ville de Toronto, la lumière a changé. Depuis l’installation d’un nouveau vitrail conçu par l’artiste inuit Ningiukulu « Ning »Teevee, l’espace centenaire accueille désormais une légende venue du Grand Nord, celle du Hibou et du Corbeau.

Ce récit, qui célèbre la patience et rappelle que chaque geste a des conséquences, inscrit l’école fondée en 1867 dans la dynamique canadienne de vérité et de réconciliation, portée par la lumière et les couleurs du vitrail.

À l’origine du projet, une intuition ancienne. « Le vitrail est une forme d’art particulière et j’ai toujours été inspirée par la manière dont il a été utilisé depuis des siècles », confie en entrevue Angela Terpstra, directrice de l’établissement.

Elle évoque la reconstruction de la cathédrale de Coventry après la Seconde Guerre mondiale, symbole de restauration entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, ou encore l’installation d’une œuvre de Kenojuak Ashevak dans une chapelle ontarienne. « Quand je suis arrivée à BSS en 2005 et que j’ai découvert notre magnifique chapelle, j’ai cru qu’il y avait peut-être la possibilité d’y ajouter une autre histoire sous la forme d’une fenêtre. »

Érigée en 1926, la chapelle demeure un espace singulier dans une école d’aujourd’hui. On s’y réunit pour célébrer, pour se recueillir, pour penser le monde. « Nos vitraux s’inscrivent dans une tradition, par leurs récits et leurs couleurs. Il était essentiel de continuer à raconter d’autres histoires, capables d’élargir nos horizons », explique la directrice.

Vue extérieure de la The Bishop Strachan School, établissement fondé en 1867 au centre-ville de Toronto, où a récemment été installé un vitrail inuit dans la chapelle historique de l’école. (Archives/The Bishop Strachan School)

Chaque semaine, des élèves de trois à dix-huit ans s’y retrouvent. « Pour les plus jeunes, l’image est un langage en soi. Il fallait faire entrer dans cet espace un récit qui puisse les toucher immédiatement. »

Le choix s’est porté sur la légende inuit du Hibou et du Corbeau. L’artiste a raconté elle-même la portée du conte. Le Corbeau, trop impatient de porter les bottes offertes par le Hibou, refuse d’écouter. Dans la culture inuit, la concentration et la patience sont des qualités essentielles à la survie. Le récit interroge nos décisions et leurs conséquences, ainsi que les thèmes de l’amitié et de la réciprocité.

Pour Angela Terpstra, l’installation constitue « un moment transformateur » pour l’institution. Fondée la même année que la Confédération canadienne, l’école voit dans cette œuvre « un engagement important envers l’appel du Canada à la vérité et à la réconciliation ».

Elle rappelle que la chapelle est depuis longtemps un espace où l’on apprend « à faire mieux pour nos communautés autochtones ». Certaines anciennes élèves ont d’ailleurs choisi de travailler dans des communautés du Grand Nord, en droit autochtone, en art ou en action communautaire.

Dans la chapelle de la The Bishop Strachan School à Toronto, le vitrail imaginé par l’artiste inuit Ningiukulu « Ning » Teevee met en scène la légende du Hibou et du Corbeau, baignant la pierre centenaire d’une lumière bleutée venue du Nord. (Lu Chau/The Bishop Strachan School)

De Kinngait à Toronto, une œuvre collective et vivante

Le projet doit beaucoup à une ancienne élève, Leslie Boyd, spécialiste de l’art de Kinngait au Nunavut. « Elle a été ferme et claire sur le fait que cette œuvre devait être enracinée dans une connexion authentique et des relations à long terme », souligne la directrice.

Lorsque Boyd présente les dessins de Ning Teevee et son attachement à la légende du Hibou et du Corbeau, l’évidence s’impose. La portée symbolique dépasse le cadre scolaire. L’œuvre de Ning Teevee a été exposée dans de grandes institutions comme le Musée des beaux-arts du Canada et le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO).

« Nous voulions une artiste capable de raconter une histoire à laquelle de jeunes enfants pourraient facilement s’identifier », note Angela Terpstra. Elle cite également l’album jeunesse Alego, finaliste d’un Prix du Gouverneur général, comme preuve de cette capacité à parler aux plus jeunes.

Angela Terpstra, directrice de la The Bishop Strachan School à Toronto, à l’origine du projet de vitrail inuit installé dans la chapelle historique de l’établissement scolaire. (Facebook/The Bishop Strachan School)

La réalisation du vitrail a mobilisé des talents venus de tout le pays. Le dessin original a été adapté au verre par l’artiste Sue Obata, puis fabriqué par le maître verrier Norbert Sattler en Nouvelle-Écosse, avec le soutien du créateur métis David Hannan.

« Ce partenariat réunit différents artistes du pays pour créer une installation permanente de narration inuit dans une école de Toronto », précise la directrice. « Il traduit un engagement à réparer la confiance et à cultiver le respect mutuel. »

L’œuvre tient aussi lieu de mémorial. Elle rend hommage à Grace Peebles, ancienne élève disparue en 2021, passionnée de justice sociale et de l’arctique canadien, qui s’apprêtait à entamer une carrière en développement communautaire au Yukon.

« Deux choses magnifiques se sont rencontrées pour célébrer sa vie », dit la directrice. « Sa passion pour la chapelle et son engagement envers les communautés du Nord ont inspiré ce projet. »

Au-delà du symbole, l’école entend faire du vitrail un outil pédagogique vivant. Des lectures d’auteurs inuit comme Michael Kusugak ou Nadia Sammurtok sont proposées aux plus jeunes.

« Notre travail en matière de vérité et réconciliation ne prendra jamais fin », insiste Angela Terpstra. Elle parle d’un engagement itératif, ancré dans la volonté de créer un environnement inclusif et culturellement sensible.

Dans la lumière tamisée qui traverse désormais la chapelle, le Hibou et le Corbeau semblent converser à voix basse. Par leur présence, cette institution plus que centenaire rappelle que la réconciliation s’enracine dans les récits que l’on choisit de transmettre, dans ce que l’on enseigne et dans ce que l’on incarne, patiemment, au fil des jours, sous l’éclat d’un vitrail.

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