Femmes autochtones dans le Nord canadien : faire le deuil d’une amie assassinée

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Betty Bird est devenue travailleuse sociale aux Territoires du Nord-Ouest, dans le Nord canadien, à la suite de l’assassinat de sa meilleure amie il y a 33 ans. (Denis Lord/L’Aquilon)
Les femmes ne vont pas laisser le rapport de l’ENFFADA s’empoussiérer, affirme Betty Bird.

C’est la disparition tragique de sa meilleure amie qui a suscité la vocation de Betty Bird, qui travaille depuis 27 ans pour le service aux victimes à Fort Simpson.

Mme Bird était présente lors de la conférence de presse organisée par l’Association des femmes autochtones des Territoires du Nord-Ouest (AFATNO) pour manifester son appui au rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA).

C’est à Fort Smith que Mme Bird a connu celle qui allait devenir sa meilleure amie, Sandra (nom fictif), qui était alors étudiante.

Sandra est ensuite devenue prostituée à Edmonton. Elle a été assassinée alors qu’elle n’avait que 20 ans. Son corps a été retrouvé deux mois après le meurtre.

« Ça a eu un impact énorme sur ma vie, confie Betty Bird. À cette époque, je m’entraînais pour m’enrôler dans l’armée. Après [l’assassinat], je suis retournée à l’école et je suis devenue travailleuse sociale, ce que j’ai fait durant les 27 dernières années. J’ai travaillé à aider les gens dans le cadre du service aux victimes. »

Faire le deuil

Ce n’est qu’il y a quelques semaines, alors que Betty Bird s’apprêtait à faire une série d’entrevues dans la foulée du rapport de l’Enquête nationale, qu’elle a appris où la dépouille de Sandra avait été inhumée et les circonstances de sa mort.

Mme Bird ne connaissait pas sa famille, mais savait qu’elle venait de Yellowknife. Elle l’avait cherchée sans succès dans les cimetières de la capitale ténoise et d’Edmonton, en Alberta.

« Ça a été des semaines très émotives, dit Mme Bird. Après 33 ans, tu penses que la douleur est finie, que tu es passé à travers. […] Ce n’est pas terminé tant que tu n’as pas toutes les réponses. J’ai fait mon travail de guérison par moi-même, mais ça ne change rien sans cette partie. »

Au moment de l’entrevue avec L’Aquilon, Betty Bird s’apprêtait à se rendre à Edmonton pour se recueillir sur la tombe de Sandra.

Un manque de respect

Mme Bird ne croit pas que son amie, tout au long de sa vie, ait reçu les soins auxquels elle avait droit et dont elle avait besoin.

« C’était une enfant dont le gouvernement était responsable, explique la travailleuse sociale, elle était dans un établissement à Fort Smith. […] Elle venait d’un milieu marqué de beaucoup de traumatismes et ça n’a pas été résolu, par ce qu’elle a fini par mourir dans les rues d’Edmonton […]. »

« Elle a eu une vie dure. Quand je la connaissais, elle était complètement en santé. Quand elle est morte, elle avait un œil de verre et c’est grâce à ça qu’ils l’ont identifiée. »

Mme Bird juge dégradants et rabaissants les articles qui ont été écrits sur Sandra à la suite de son assassinat.

« Comme si elle n’était rien parce qu’elle se prostituait, s’insurge Betty Bird. Mais ce qu’elle faisait ne dit pas qui elle était. C’était une femme avec un bon cœur. Elle avait un rire vraiment étonnant et elle avait des rêves qu’elle voulait réaliser. »

« Je suis ici aujourd’hui pour signifier qu’elle était une amie, une sœur, une fille, et que sa vie comptait. »

Manque de ressources

Lors de la conférence de presse, Marie Speakman, de l’AFATNO a fait état de l’extrême difficulté à répondre à tous les besoins des femmes autochtones aux TNO.

Betty Bird abonde dans le même sens. Même dans une petite collectivité comme Fort Simpson, dit-elle, le service aux victimes est débordé.

« Il y a des roulements de personnel massif, explique-t-elle, et pas de renforcement des capacités. Nous avons les travailleurs, mais ils ne peuvent pas tout gérer, c’est trop, et Fort Simpson est trop isolé, alors ils s’en vont. Nous manquons constamment de personnel, alors je prends le relais, parce les gens me connaissent, je suis ici depuis longtemps. »

Mme Bird a confiance que les recommandations du rapport de l’Enquête se traduiront par des gestes concrets… avec la persistance des peuples autochtones et de leurs femmes.

« Nous sommes une population résiliente, assure Betty Bird, et nous sommes de plus en plus forts. Ils pouvaient être habitués à nous ignorer, mais ça ne sera pas comme ça dans le futur. Je ne vais pas m’assoir. […] Mon peuple a besoin d’être entendu, la peine a besoin d’être entendue. Vous avez créé tout ça pour vous débarrasser de nous, maintenant vous devez investir pour nous aider à être mieux et plus en santé. »

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Denis Lord, L'Aquilon

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