Le guillemot de Brünnich, cet oiseau de mer à l’avenir incertain dans l’Arctique canadien

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Une récente étude canadienne, parue dans la revue Scientific Reports, conclut que les guillemots de Brünnich du Nunavut, dans le Nord canadien, dépendent fortement de la banquise pour s’alimenter et se reproduire, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux changements climatiques. (Mark Mallory/Courtoisie de Fanny Cusset)
Les guillemots de Brünnich du Nunavut, dans l’Arctique canadien, sont de plus en plus contraints de modifier leur alimentation pour s’adapter aux effets des changements climatiques, conclut une étude canadienne.

« Depuis les années 2000, on voit qu’il y a vraiment un changement de régime [alimentaire] », affirme l’auteure principale de l’étude, Fanny Cusset, jointe à La Rochelle, en France, où elle entreprend actuellement un doctorat en biologie de l’environnement, des populations et écologie.

La chercheuse en biologie et auteure principale de l’étude, Fanny Cusset (Renaud Briois/Courtoisie de Fanny Cusset)

Les conclusions de son mémoire de maîtrise, mené à l’Université Laval, au Québec, sont parues lundi dans la revue Scientific Reports. La chercheuse souhaitait déterminer si les variations de la glace marine dans le Nord canadien altéraient l’alimentation et la reproduction de deux espèces d’oiseaux marins, le guillemot de Brünnich et le fulmar boréal.

Au terme de ses recherches, Fanny Cusset a conclu que les guillemots de Brünnich étaient directement touchés par les variations des conditions de la glace, mais que les fulmars boréaux parvenaient à en tirer avantage. « On pense qu’ils sont moins sensibles pour le moment », croit-elle.

Pour parvenir à ces conclusions, la chercheuse a notamment procédé à des analyses énergétiques et isotopiques de 120 œufs recueillis sur l’île du Prince Léopold, dans le nord du Nunavut, entre 2010 et 2013. Pendant cette période, les conditions de la glace dans la région ont connu d’importantes variations.

Effet domino

L’île du Prince Léopold dénombre près de 100 000 couples de guillemots de Brünnich et 22 000 couples de fulmars boréaux reproducteurs, ce qui correspond respectivement à 6 % et à 11 % de la population canadienne de ces deux espèces, selon Environnement et Changements climatiques Canada.

« On s’est intéressés aux oiseaux marins parce qu’ils sont au sommet de la chaîne alimentaire », explique-t-elle.

Selon l’étude, le guillemot de Brünnich et le fulmar boréal sont des candidats idéaux
pour étudier l’importance de la glace de mer pour les oiseaux marins arctiques. (Mark Mallory/Courtoisie de Fanny Cusset)

Traditionnellement, les guillemots de Brünnich s’alimentent de morue arctique, d’amphipodes, comme des crevettes nordiques, et d’autres invertébrés. Leur dépendance à la banquise se manifeste notamment à travers leur alimentation; les amphipodes se nourrissent d’algues de glace, des producteurs primaires dans la chaîne alimentaire des eaux arctiques. Ces algues sont riches en lipides et présentent d’importantes qualités nutritives.

« [Les lipides] sont une variante importante pour les espèces arctiques, parce qu’ils leur apportent plus d’énergie pour faire face aux températures extrêmes », affirme Fanny Cusset.

Selon l’étude, les molécules contenues dans les algues de glace ont la particularité d’être emmagasinées dans l’organisme sans être transformées. « Dans notre cas, […] c’est passé à travers l’alimentation de la femelle [du guillemot] qui a transféré les lipides dans ses œufs lorsqu’elle les a formés en elle », précise-t-elle.

Des œufs de guillemots de Brünnich recueillis sur la colonie de l’île du Prince Léopold, au Nunavut, en juillet 2012. (Mark Mallory/Courtoisie de Fanny Cusset)

Pour parvenir à ce cheminement, la chercheuse a mesuré la concentration de ces molécules, appelées « isoprénoïdes hautement ramifiés », dans les œufs recueillis sur le terrain.

Des années de fonte précoce de la banquise limitent donc la formation d’algues de glace, ce qui altère l’équilibre alimentaire des guillemots de Brünnich. « Ça va donc se répercuter, un peu comme un effet domino, sur toutes les espèces », résume-t-elle.

Résultats : les guillemots de Brünnich se tournent graduellement vers des espèces marines subarctiques, comme le lançon, qui sont de plus en plus nombreuses à gagner les eaux nordiques. Ces changements de régime alimentaire modifient toutefois leur équilibre nutritif et les contraignent à augmenter la proportion de certaines de leurs proies.

Quant aux fulmars boréaux, la chercheuse admet qu’elle ignore pourquoi les changements climatiques leur nuisent encore très peu. « On suppose que c’est à cause de leur écologie alimentaire : le fait qu’ils soient plus opportunistes, qu’ils se nourrissent en surface et [qu’ils ne s’alimentent] pas des mêmes proies », indique-t-elle.

Le fulmar est considéré comme un prédateur opportuniste, principalement car ses stratégies d’alimentation consistent à poursuivre d’autres oiseaux pour leur voler leur proie et à survoler des bateaux pour tirer avantage de tout ce qui pourrait en provenir. (Mark Mallory/Courtoisie de Fanny Cusset)
La banquise, essentielle à la reproduction

Même si les deux espèces côtoient les eaux arctiques pour se reproduire, leur période de reproduction respective survient durant deux périodes distinctes.

Selon l’étude, les fulmars boréaux gagnent la région dès le début du mois de mai, un moment où les eaux sont encore garnies d’un important couvert de glace. La période de reproduction des guillemots de Brünnich survient quant à elle plusieurs semaines plus tard, ce qui les rend plus vulnérables à une fonte précoce des glaces. « Au mois de juin, la glace a déjà bien commencé à fondre », affirme-t-elle.

Si l’étude montre que les fulmars boréaux sont encore épargnés par les effets des changements climatiques sur leur reproduction et leur alimentation, Fanny Cusset se dit incertaine pour l’avenir.

« Pour l’instant, ils n’ont pas connu de conditions où il n’y avait pas du tout de glace, […] mais ça changera probablement avec les prévisions à venir », croit-elle.

Dans son mémoire, la chercheuse estime avoir jeté les bases d’une prochaine analyse, où elle tentera d’étudier l’impact de polluants comme le mercure sur les deux espèces d’oiseaux marins.

Correction
Une précédente version de cet article indiquait que l’étude avait été publiée dans Nature, plutôt dans la revue Scientific Reports. Cette version du texte a été modifiée.
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