Le Groenland, un modèle à suivre pour revitaliser la langue inuit?

Au Groenland, le système d’enseignement immersif en langue groenlandaise séduit le Nunavut, où la question de la revitalisation de la langue inuit est un défi depuis plusieurs années. (Matisse Harvey/Radio-Canada)
Le groenlandais est la seule langue officielle du Groenland. Sur les bancs de l’école et jusqu’à la maison, sa forte présence fait la fierté de ses locuteurs, qui en ont fait un exemple d’autodétermination. Ce succès linguistique séduit le Nunavut, le territoire voisin, où la revitalisation de la langue inuit demeure toujours un problème de taille.

À leur point le plus proche, le Groenland et le Nunavut ne sont séparés que par une vingtaine de kilomètres. La préservation de la langue inuit est une priorité commune pour ces deux territoires circumpolaires qui présentent plusieurs similitudes culturelles et linguistiques.

Au Nunavut, inuktut est le terme employé pour désigner la langue inuit, qui regroupe plusieurs dialectes, dont l’inuktitut et l’inuinnaqtun. Les Groenlandais préconisent, quant à eux, le terme kalaallisut pour faire référence à la langue inuit groenlandaise.

Le saviez-vous?

Tout comme l’inuktut, au Nunavut, le groenlandais regroupe plusieurs dialectes. C’est toutefois le groenlandais occidental, le dialecte principal et standardisé, qui a été choisi comme langue officielle de ce territoire autonome de la Couronne danoise. L’un de ses mots les plus longs comporte environ 150 caractères.

Source : Statistics Greenland

« Les Groenlandais sont certainement une source d’inspiration », assure la présidente de l’organisme Nunavut Tunngavik Inc. (NTI), Aluki Kotierk, qui représente les Inuit du Nunavut. Selon elle, le contexte historique du Groenland lié à la colonisation par le Danemark au 18e siècle a donné plus de temps à ce territoire autonome pour mettre en place un système d’éducation en langue inuit.

Aluki Kotierk souhaite que les Inuit du Nunavut disposent de plus d’autorité dans la gestion de leur système d’éducation. (Kieran Oudshoorn/CBC)

« Ils ont des programmes de formation d’enseignants depuis bien plus longtemps que le Nunavut », dit-elle. Avec le déclin graduel de la langue inuit au profit de l’anglais, le manque d’enseignants parlant la langue inuit est un casse-tête depuis plusieurs années au territoire.

Le Collège de l’Arctique du Nunavut offre un programme de formation en enseignement, mais, en moyenne, seulement de 10 à 15 enseignants bilingues en inuktut en sortent diplômés chaque année.

La cour est-elle plus verte chez le voisin?

Contrairement au Nunavut, la question linguistique préoccupe peu les autorités groenlandaises, de sorte qu’il n’existe pas d’analyses statistiques récentes sur le sujet. Jointe par courriel, la responsable du Secrétariat de la langue du Groenland reconnaît d’ailleurs le « manque de recherches récentes sur la démographie linguistique ».

De son côté, le ministre de l’Éducation du Groenland, Peter Olsen, ne pense pas non plus que la langue est menacée.

Nous ne faisons pas face à de nombreux problèmes liés à la langue parce qu’elle est très forte.Peter Olsen, ministre de l’Éducation du Groenland

Selon le ministre Peter Olsen, le nombre d’enseignants capables de parler le groenlandais a triplé depuis les années 1980. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

Peter Olsen croit que la force du système d’éducation repose sur l’enseignement complet du kalaallisut dès le début du parcours scolaire. « L’enseignement de toutes les matières se fait majoritairement en groenlandais dans les écoles primaires, à l’exception des cours de danois », explique-t-il.

Des mathématiques à la biologie, les matières sont enseignées en groenlandais grâce à des manuels scolaires traduits dans cette langue.

Aux yeux du gouvernement groenlandais, le kalaallisut est assez fort pour que d’autres langues soient enseignées sans qu’elles représentent une menace. « Maintenant, il nous reste à renforcer plus l’anglais et le danois, de sorte que les personnes qui ne parlent que groenlandais puissent apprendre d’autres langues », explique le ministre Peter Olsen.

Une enfant joue dans l’aire de jeu de la cour de récréation de l’école Ukaliussak de Nuuk, au Groenland. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

La présidente du NTI croit d’ailleurs que cette approche « logique » est idéale pour le Nunavut. Selon elle, le territoire s’appuie sur un système d’éducation soustractif, qui priorise l’enseignement de l’anglais avant celui de l’inuktut. « Au Groenland, c’est une approche additive, où on ne s’attaque pas à l’identité des élèves », soutient-elle.

Au mois d’octobre, son organisme a poursuivi le gouvernement du Nunavut, l’accusant d’avoir failli à sa tâche d’offrir un système d’éducation en langue inuit aux jeunes Nunavummiut, un objectif dont l’échéance a plusieurs fois été reportée.

En 2016, le dernier recensement de Statistique Canada relevait que la langue inuit était la langue maternelle de 65 % de la population du Nunavut, comparativement à 72 % en 2001. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

La Loi sur l’éducation de 2008 devait instaurer, dès 2019, un parcours scolaire complètement bilingue de la maternelle à la 12e année, mais le gouvernement territorial n’est pas parvenu à atteindre cet objectif. Puis, à l’automne 2020, l’Assemblée législative a plutôt adopté le projet de loi 25, pour modifier cette Loi sur l’éducation et celle sur la protection de la langue inuit afin de reporter une partie de son objectif de 20 ans.

De l’ombre au tableau

Malgré le portrait reluisant dessiné par le Groenland, certains résidents ont des réserves. Birthe Kleist Petrussen est enseignante de 5e et de 6e années à l’école primaire Hans Lynge de Nuuk.

Elle souligne que, dans la capitale, le danois prend plus de place dans le système d’éducation que dans les autres communautés du territoire. « Ici, quand j’enseigne, j’utilise les deux langues […] parce que de nombreux élèves parlent le danois et le groenlandais », dit-elle.

L’une de ses filles, Alliaq, a aussi choisi la voie de l’enseignement, une profession qu’elle a exercée pendant quatre ans auprès de jeunes du secondaire. Elle affirme que l’enseignement de la langue groenlandaise présente beaucoup de lacunes au niveau secondaire. « Il y a très peu d’enseignants groenlandais, et les ressources pédagogiques sont seulement en danois », affirme-t-elle.

Alliaq Kleist Petrussen feuillette un manuel scolaire d’histoire en langue danoise. Elle déplore le manque de ressources pédagogiques traduites en groenlandais au niveau secondaire. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

Ces défis ont justement fait l’objet des recherches. En janvier 2021, la chercheuse groenlandaise Mîtdlârak Lennert a publié une thèse de doctorat (en anglais) portant sur la qualité de l’enseignement aux niveaux primaire et secondaire. Elle a notamment conclu que la qualité de l’enseignement en kalaallisut s’amenuisait dans les niveaux supérieurs, en particulier à l’université.

« Si votre première langue est le groenlandais, vos chances de poursuivre votre éducation dans les niveaux supérieurs sont limitées », déplore-t-elle.

D’autres, comme l’ex-première ministre Aleqa Hammond, voudraient que le groenlandais soit priorisé sur le marché du travail et dans la fonction publique. « Le danois est encore omniprésent. C’est quelque chose qui doit changer. »

Aleqa Hammond a été première ministre du Groenland de 2013 à 2014. (Matisse Harvey/Radio-Canada)

La revitalisation de la langue est une question qui transcende les frontières des territoires circumpolaires. Elle alimente toujours les débats et les inquiétudes au Nunavut et au Groenland, bien qu’ils en soient à des stades différents.

« Il n’y a pas de solution miracle », conclut Mîtdlârak Lennert.

Matisse Harvey, Radio-Canada

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