La ministre canadienne Anita Anand veut ancrer l’OTAN dans le Grand Nord

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand affirme que l’initiative Arctic Sentry lancée par l’Alliance doit devenir permanente, alors que l’Arctique s’impose comme l’un des nouveaux théâtres centraux de la compétition stratégique mondiale.
Devant les participants de la conférence Arctic360, à Toronto, la ministre fédérale a plaidé mercredi pour que la nouvelle initiative Arctic Sentry de l’OTAN s’inscrive dans la durée.
Arctic Sentry, la nouvelle initiative militaire de l’OTAN, entend consolider la sécurité dans la région, survenant un mois après l’escalade des menaces d’annexion du Groenland proférées par le président américain Donald Trump.
« Nous aimerions que cette initiative devienne permanente », a-t-elle déclaré, estimant que « défendre l’Arctique, c’est défendre le flanc nord de l’OTAN et l’Amérique du Nord elle-même ».
L’Alliance atlantique, fondée en 1949, doit désormais « regarder vers le nord et pas seulement vers l’est », a insisté la ministre, rappelant ses échanges avec le secrétaire général de l’OTAN et ses homologues nordiques. Pour Ottawa, l’Arctique n’est plus une périphérie stratégique. Il est devenu un centre de gravité.
L’ancienne ministre de la Défense nationale, aujourd’hui à la tête de la diplomatie canadienne, a d’abord surpris en évoquant une menace souvent reléguée à l’arrière-plan. « Je vais commencer par une menace dont on ne parle pas assez : le changement climatique », a-t-elle lancé.
À Nuuk, où le Canada a récemment inauguré un consulat, elle a rencontré la ministre groenlandaise des Affaires étrangères. « Le changement climatique transforme leur mode de vie », a-t-elle rapporté, évoquant la glace devenue imprévisible, les déplacements traditionnels perturbés, les activités de chasse compromises. « Dans certains cas, ce mode de vie disparaît. »
Mais cette transformation environnementale se superpose à une recomposition stratégique. « La concurrence géopolitique redéfinit profondément l’environnement de sécurité », a-t-elle observé. Dégradation écologique et rivalités de puissances « arrivent à un point de convergence » au Groenland comme dans l’ensemble de l’Arctique.

Une région de plus en plus militarisée
« L’Arctique n’est plus une région à faible tension », a rappelé la ministre, citant l’invasion de l’Ukraine par la Russie comme tournant majeur. Ottawa observe avec inquiétude « l’infrastructure à double usage » et les capacités militaires russes qui progressent vers le cercle polaire.
Le Canada, dont 70 % des côtes donnent sur l’Arctique et dont 40 % du territoire s’y trouve, ne peut se permettre l’inaction, a-t-elle souligné. « On ne peut pas défendre ce que l’on ne voit pas », a-t-elle martelé.
Elle a indiqué les investissements annoncés de son gouvernement : plus de 80 milliards de dollars pour renforcer les capacités militaires, la modernisation du NORAD, l’achat d’avions d’alerte avancée, de nouveaux hélicoptères tactiques, l’installation d’une station terrestre satellitaire dans l’Arctique, ainsi que la construction de navires de patrouille extracôtiers et arctiques.
« Certains disent que nous devons faire plus dans le Nord. Ce travail est en cours », a-t-elle promis.
Interrogée sur l’articulation entre le partenariat bilatéral avec Washington et l’engagement multilatéral au sein de l’OTAN, Anita Anand a reconnu la complexité du moment. Malgré certaines frictions politiques, « la relation NORAD demeure solide », a-t-elle assuré, rappelant que militaires canadiens et américains continuent de travailler « côte à côte chaque jour ».
En parallèle, l’adhésion récente de la Suède et de la Finlande à l’OTAN renforce la dimension nordique de l’Alliance. « Nous devons superposer ces alliances », a-t-elle expliqué, évoquant une diplomatie pragmatique faite de « couches successives », NORAD, OTAN, coopération renforcée avec les cinq pays nordiques.
C’est dans cette logique que s’inscrit Arctic Sentry. Pour Ottawa, l’opération ne doit pas être ponctuelle, mais constituer une présence continue.
Souveraineté et peuples autochtones
La ministre a également insisté sur la dimension humaine de la stratégie arctique. Lors de la levée du drapeau canadien à Nuuk, durant l’inauguration du nouveau consulat dans la capitale du Groenland, plus d’une centaine d’Inuit venus du Grand Nord canadien étaient présents. « C’était l’un des moments les plus poignants de ma vie », a-t-elle confié.
« Les peuples autochtones sont des partenaires à part entière de la stratégie arctique du Canada », a-t-elle dit, rappelant l’engagement d’Ottawa envers la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. « Ils connaissent cette terre. Ils en sont les gardiens historiques. »
Au-delà de la défense, la ministre Anand assume une vision offensive. « Sécurité et intérêts économiques vont de pair », a-t-elle répété. Minéraux critiques, énergie, technologies du froid, intelligence artificielle, l’Arctique est aussi un espace d’opportunités.
« Nous ne sommes pas en posture défensive minimale. Les investissements militaires, y compris dans les infrastructures à double usage, peuvent devenir une occasion de développer des avantages compétitifs. »
Dans un monde dorénavant traversé par les tensions et la fragmentation, le Canada entend rester fidèle au droit international et à ses alliances. « Nous n’externaliserons pas notre souveraineté », a conclu la ministre.
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