Bâtir l’avenir du Nunavik grâce à la résidence Kajusivik dans le Grand Nord canadien

Quitter sa région et ses proches est souvent un mal nécessaire pour les Inuit des communautés du Nunavik qui souhaitent poursuivre des études postsecondaires. Une nouvelle résidence étudiante à Kuujjuaq leur permet maintenant d’aspirer à obtenir un diplôme sans se déraciner.
C’est un matin de semaine ordinaire à Kuujjuaq. Malgré les -40 degrés Celsius affichés au thermomètre en ce mois de février, Jeannie Papigatuk se prépare avec enthousiasme pour sa journée au centre de formation des adultes, où elle suit une formation en enseignement.
Originaire de Salluit, elle a emménagé avec ses trois enfants dans la toute nouvelle résidence étudiante Kajusivik. Comme tous les repas sont fournis, elle peut se consacrer entièrement à ses études.
« Ça me soulage vraiment », confie-t-elle. « Mes enfants ont un endroit, un espace pour eux dans la résidence. […] Maintenant, je peux prendre le temps de prendre soin de moi et de mes études », explique Jeannie Papigatuk.

Un service nécessaire
Inauguré en août dernier, le complexe de 45 chambres, qui a coûté 55 millions de dollars, représente une véritable révolution dans les services éducatifs.
L’ancienne résidence de Kuujjuaq ne permettait d’accueillir qu’une dizaine de personnes. Elle n’accueillait aucune famille.
« Dans l’ancien bâtiment, nous n’avions que deux salles de bain à partager. […] Parfois, nous avions des problèmes d’eau ou d’égout », se souvient Alice Berthe, l’ancienne directrice de la résidence.
« Aucune famille ne pouvait venir. C’était très limité et nous devions refuser des gens. […] De nos jours, les étudiants disent: « Wow, on se croirait dans un hôtel! C’est le jour et la nuit! » », ajoute-t-elle.

Le piège de l’isolement urbain
Offrir un milieu de vie adéquat dans le Nord était crucial pour contrer l’isolement, que dénoncent certains étudiants inuit contraints de s’exiler à Montréal pour étudier.
Paulasie Qinuajuak a tenté l’expérience au Cégep John-Abbott, à Montréal, avant d’abandonner. La vie urbaine, loin de ses repères, était trop lourde pour lui.
« C’est tellement différent. Quand on est dans le Sud, on a l’impression d’être dans un endroit isolé, où il n’y a pas grand-chose d’autre à faire », explique celui qui étudie maintenant en comptabilité à Kuujjuaq.

Eva Kauki, commissaire à la Commission scolaire Kativik, connaît bien cette dure réalité. « Pour un étudiant qui n’a jamais quitté le Nunavik, c’est beaucoup plus difficile. C’est dur, très dur. Ça peut être très solitaire », souligne-t-elle.
Un milieu de vie pensé pour les familles
Afin d’éviter le décrochage, la résidence Kajusivik offre un encadrement complet: six cuisiniers, des agents de sécurité, un animateur scolaire et un travailleur social.
Des soirées cinéma, du yoga et des ateliers d’artisanat y sont organisés.
« Je sais qu’ils s’ennuient de leurs proches, mais s’ils restent coincés dans leur chambre, ils voudront rentrer chez eux et abandonner. Nous devons faire en sorte qu’ils restent actifs », explique Susan Nulukie, la directrice de la résidence.

Toutefois, la véritable force de l’établissement réside dans l’accueil des familles. Huit chambres leur sont réservées et elles affichent toutes complet.
Une dizaine d’enfants y habitent, profitant d’une garderie sur place pour les moins de 5 ans.
La Commission scolaire Kativik espère ainsi attirer les jeunes mères de famille, pour qui il était difficile de quitter leur communauté pour étudier.
« Nous sommes une culture avec des familles nombreuses », rappelle Susan Nulukie. « Je pense que le meilleur moment pour être motivé à retourner à l’école, c’est quand on est parent, parce qu’on veut faire mieux pour ses enfants. »

Une offre éducative appelée à grandir
Si la résidence est un grand pas en avant, elle met en lumière les besoins particuliers du système éducatif au Nunavik, où le taux de décrochage au secondaire frôle les 80 %. Seuls 3 % des résidents obtiennent un diplôme supérieur.
Ces données démontrent l’importance d’élargir l’offre éducative dans la région, croit la commissaire Eva Kauki : « Il faut s’assurer que les étudiants obtiennent leur diplôme pour qu’ils puissent obtenir un bon emploi par la suite. »

C’est par ailleurs la volonté de la Commission scolaire Kativik, qui prévoit la construction d’un nouveau centre de formation professionnelle d’ici 2030, près de la résidence à Kuujjuaq.
Il est prévu d’y offrir certains cours de niveau collégial et professionnel en demande, comme la conduite de machinerie lourde.
En attendant ces prochains programmes, les étudiants de la résidence se permettent de rêver en grand.
« Mon rêve, c’est d’être une enseignante de ma culture, de ma langue aussi, et de transmettre cette sagesse à la prochaine génération », confie Jeannie Papigatuk avec fierté.
