La surexploitation des morses a-t-elle eu raison des colonies scandinaves du Groenland?

Chassés pendant des siècles pour leur ivoire, les morses du Groenland se sont faits rares, ce qui aurait entraîné l’abandon des colonies scandinaves de la région. (Ken Canning/iStock via Getty Images)
La surexploitation des morses, prisés pour leurs défenses en ivoire, a-t-elle provoqué la disparition des colonies scandinaves du Groenland? Une récente étude avance cette hypothèse pour expliquer l’abandon mystérieux de ces colonies au 15e siècle.

Dans des travaux publiés dans Quaternary Science Reviews, une équipe de chercheurs des universités de Cambridge, d’Oslo et de Trondheim avance ainsi qu’une « tempête parfaite » mêlant épuisement des ressources, chute des prix et changements climatiques pourrait avoir eu raison à l’époque de ces communautés nordiques.

Cela faisait pourtant près de cinq siècles que les colonies, dont la première aurait été fondée en 985 par l’explorateur norvégien Erik le Rouge, prospéraient grâce au commerce des défenses de morses. Exportées en Europe, celles-ci étaient ensuite transformées en différents objets, que ce soit des crucifix ou même des pièces de jeu d’échecs.

De fait, les chercheurs affirment que, pendant des siècles, la quasi-totalité de l’ivoire vendu en Europe provenait de morses expédiés à partir de villages scandinaves du sud-ouest du Groenland.

L’étude précise toutefois qu’au fil du temps, l’ivoire provenait d’animaux plus petits, ce qui laisse entendre que les populations de morses matures avaient été décimées par la chasse.

Des preuves archéologiques et génétiques permettent aussi de déterminer que ces animaux étaient chassés toujours plus au nord, ce qui signifie des expéditions de chasse plus longues et moins payantes.

L’Afrique détrône le Groenland

Avec l’exploitation grandissante des éléphants pour approvisionner l’Europe en ivoire à partir du 13e siècle, et en raison des changements de mode, les exportations d’ivoire du Groenland ont pratiquement cessé après l’an 1400.

L’ivoire des défenses d’éléphants, au fini plus homogène que celui des morses, est ainsi par la suite devenu le matériau de prédilection des Européens.

Le Dr James Barrett, du Département d’archéologie de l’Université de Cambridge, est clair : l’abandon des colonies scandinaves pourrait découler d’une « tempête parfaite ».

« Les Scandinaves du Groenland devaient échanger avec l’Europe pour obtenir du fer et du bois, et proposaient essentiellement des produits du morse en échange », souligne-t-il à cet effet.

Parmi les autres théories avancées pour expliquer la fin de ces colonies, on évoque les changements climatiques avec le Petit Âge glaciaire. Cette période, qui s’est étendue du 14e au 19e siècle, fut caractérisée par des températures plus basses dans l’Atlantique Nord, ainsi que par des hivers plus froids.

Les chercheurs expliquent également la disparition des colons par de mauvaises techniques agricoles ou encore par l’impact de la peste noire qui a ravagé l’Europe au milieu du 14e siècle.

L’exploitation de l’ivoire des morses n’est donc pas le seul facteur expliquant la chute des colonies scandinaves du Groenland.

Cependant, si la population et les prix de l’ivoire de ces colonies ont commencé à diminuer, cela a certainement dû nuire à la résilience des villages et des communautés, avance de son côté Bastiaan Star, de l’Université d’Oslo, l’un des coauteurs de l’étude.

Plusieurs ruines témoignent, encore aujourd’hui, de l’occupation du Groenland par des Scandinaves à l’époque médiévale. (James Barrett/Université de Cambridge)
Preuves centenaires

Pour déterminer l’origine des morses dont l’ivoire s’est retrouvé sur le Vieux Continent, les chercheurs ont effectué des prélèvements d’ADN et des examens d’isotopes sur des restes des têtes de ces animaux qui étaient expédiés en Europe, avec les défenses attachées.

S’il est impossible d’établir précisément l’origine des morses, les chercheurs ont constaté un changement, aux alentours du 13e siècle, en faveur d’animaux se trouvant généralement dans la mer de Baffin, entre le Groenland et le Nunavut.

« Si les terrains de chasse initiaux des Scandinaves groenlandais, aux alentours de la baie de Disko – à environ 940 kilomètres d’Iqaluit, de nos jours, ndlr –, étaient surexploités, [les chasseurs] pourraient s’être rendus aussi loin que le détroit de Smith – à 1200 kilomètres au nord-ouest, NDLR – pour trouver des troupeaux de taille suffisante », a poursuivi le Dr Barrett.

Des artéfacts scandinaves ont par ailleurs déjà été retrouvés dans les ruines de communautés inuit des 13e et 14e siècles dans cette région du monde. L’un de ces anciens camps, près de l’île d’Ellesmere, contenait les rivets d’un bateau scandinave, soit possiblement les restes d’un voyage de chasse qui s’est mal terminé.

Autre difficulté pour ces chasseurs scandinaves : à cette latitude, les eaux n’étaient libres de glace que pendant de brèves périodes, durant l’été. Tout juste le temps, dit le Dr Barrett, de parcourir ces centaines, voire ces milliers de kilomètres à la rame et espérer que la chasse sera bonne.

Ce chercheur va même plus loin, et affirme que la légende d’Erik le Rouge cacherait en fait un principe de « globalisation écologique », soit la poursuite des ressources naturelles alors que les stocks diminuent.

Une autre étude, effectuée par l’Université de Copenhague et publiée en septembre dernier, avance d’ailleurs que le Groenland pourrait n’avoir été colonisé par les Scandinaves qu’après la disparition des morses islandais en raison de la surexploitation.

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