La surchauffe du Nord canadien à travers le regard des Inuit

Olivia Lya Thomassie, 21 ans, est originaire de Kangirsuk (Nunavik). Actrice, cinéaste elle travaille également à l’Institut Culturel Avataq à Montréal. (Frédéric Tremblay/Radio-Canada)
Montrer le Nord et les bouleversements climatiques qu’il connaît à travers les yeux des Inuit. C’est le défi que s’est lancé le Wapikoni mobile qui compte maintenant sur l’Association du jeune Montréal pour y arriver, parce que tourner dans le Nord, ça coûte cher!

Le Nord canadien se réchauffe trois fois plus vite que la planète. Et les effets des changements climatiques se font ressentir sur la santé et l’environnement des Inuit tous les jours.

La cartographie verbale des lacs et des rivières du Nord, transmise de génération en génération, est devenue obsolète, explique Olivia Lya Thomassie une Inuk qui vit entre Montréal et Kangirsuk (Nunavik).

« Le plus malheureux, c’est quand il y a des chasseurs qui quittent le village en ski-doo… et que la glace elle casse. Il y en a qui sont morts. Un homme de mon village est mort comme ça », raconte la jeune femme.

« Avant, la glace était solide, les gens savaient quand était le meilleur moment pour aller en ski-doo sur la glace. Il n’y avait aucun danger. »Olivia Lya Thomassie, artiste et cinéaste

Olivia travaille à l’Institut Culturel Avataq à Montréal. Un organisme qui vise à assurer la pérennité de la culture inuit.

La cinéaste a aussi signé deux courts métrages avec le Wapikoni mobile au cours des dernières années, un studio ambulant de production audiovisuelle.

Son nom d’artiste : Ulivia Uviluk.

Le studio sur roues du Wapikoni Mobile. (Photo fournie par Wapikoni Mobile)

Olivia vit l’impact des changements climatiques sur sa culture chaque fois qu’elle retourne dans son village.

« À la vitesse que ça va, c’est sûr que ça va nous affecter par rapport à notre culture. C’est déjà en train de l’affecter… comme la neige », témoigne la jeune femme.

Sa cousine, Rebecca Thomassie, du même village, a réalisé un court métrage avec le Wapikoni mobile. Il s’intitule Noms de la neige (Names of snow). Elle évoque 47 termes pour décrire la neige en Inuktitut.

Nous interviewons Olivia Lya Thomassie tout en haut du Mont-Royal, en pleine précipitation de neige. Cet endroit symbolique était un lieu de rassemblement pour les Autochtones, bien avant l’arrivée des Européens.

La cinéaste fait valoir que les dizaines de termes… pour décrire la neige… menacent de fondre… en même temps qu’elle.

« La neige elle est diverse… elle n’est pas pareille dans un ruisseau que dans un lac, dans une rivière. C’est sûr que ça va avoir un impact sur comment notre langue va évoluer. Parce que la langue fait partie de notre environnement », explique-t-elle.

Les changements climatiques ont aussi un impact sur la santé des Inuit.

« Une de nos façons de survivre, c’est manger la nourriture qui a été chassée parce qu’il y a beaucoup de vitamines et c’est très bon! », raconte-t-elle, insistant pour dire que son village a le meilleur poisson, l’omble chevalier.

Avec les changements climatiques, soutient Olivia, « la terre, qui devient empoisonnée, empoisonne les animaux. »

Souveraineté narrative dans le cinéma

C’est pour leur permettre de filmer cette réalité que l’équipe du Wapikoni mobile a créé le projet Regards du Nord. Il vise à permettre aux Inuit de réaliser des courts métrages au Nunavik.

« C’est une priorité, les Regards du Nord, parce que nous n’avons pas été capables dans les dernières années d’assurer une présence dans les territoires arctiques et c’est extrêmement important parce qu’il y a urgence climatique, parce qu’ils seront les premiers réfugiés climatiques de notre pays », explique Odile Joannette, directrice générale au Wapikoni mobile.

Innubécoise, membre de la Première Nation de Pessamit sur la Côte-Nord, Odile Joannette est directrice générale du Wapikoni mobile. Elle œuvre depuis vingt ans pour la défense et la promotion des droits des peuples autochtones. (Frédéric Tremblay/Radio-Canada)

Fondé en 2004, ce studio ambulant de production audiovisuelle permet depuis 15 ans aux Autochtones de réaliser des courts métrages qui voyagent à travers le monde grâce aux festivals. Mais financer la production cinématographique dans le Nord est onéreux.

« Moi je dis tout le temps : on fait de la magie. De la magie avec des moyens extrêmement simples. Voyager dans l’Arctique, juste un billet d’avion c’est à peu près pareil comme aller en Thaïlande, fait que faire un projet au Nunavik, c’est le même coût de déplacement que de faire un projet à l’international très très loin », ajoute la dirigeante de l’organisme.

Depuis son bureau situé à Montréal, l’équipe du Wapikoni mobile permet depuis 15 ans à des Autochtones de réaliser des courts métrages témoignant de leur réalité, de leur mode de vie, de leur culture et de leur environnement. (Frédéric Tremblay/Radio-Canada)

« On a déjà plusieurs demandes de communautés inuit qui nous demandent d’y aller. Ce sont nos restrictions financières qui font qu’on ne peut pas dire oui à tout le monde », précise-t-elle.

Le Wapikoni mobile réalise environ un court métrage en moyenne annuellement au Nunavik et voudrait pouvoir en faire beaucoup plus.

Le financement de Regards du Nord, Odile Joannette espère notamment l’obtenir avec l’Association du jeune Montréal (AJM).

L’organisme, composé majoritairement de jeunes âgés entre 25 et 35 ans, organise une collecte de fonds annuellement pour une cause choisie collectivement par tous ses bénévoles.

« À chaque année, depuis 5 ans, on cible un enjeu qui est d’actualité. Un enjeu où on pense qu’on peut faire une différence rapidement, par une levée de fonds, en mettant la lumière sur cet enjeu là. Et aussi trouver un organisme qui peut répondre à cette question là en proposant une solution », explique Julien Nepveu-Villeneuve, porte-parole et cofondateur de l’AJM.

Porte-parole et cofondateur de l’Association du jeune Montréal (AJM), Julien Nepveu-Villeneuve a étudié en relations industrielles et en droit à l’Université de Montréal. En 2015, il a été sélectionné par La Presse comme l’un des jeunes de moins de 30 ans à surveiller. Il est conseiller principal chez Tact. (Frédéric Tremblay/Radio-Canada)

« Wapikoni venait répondre à deux enjeux qu’on avait ciblés : la question de la réconciliation avec les peuples autochtones suite au dépôt du rapport de la commission Viens […], mais aussi la question qui selon nous va être le plus grand défi de notre génération : la question des changements climatiques », ajoute-t-il.

Le 1er mai, l’AJM organisera un événement-bénéfice à Montréal dans le but d’amasser des fonds pour Regards du nord.

L’AJM vise sa clientèle habituelle : élus municipaux, provinciaux, fédéraux, dirigeants d’entreprises et citoyens qui montrent quelques sensibilités à la fois pour les Autochtones et les changements climatiques. L’immense roulotte du Wapikoni mobile sera là et les productions réalisées au fil des ans seront disponibles pour visionnement.

« La souveraineté narrative, c’est vraiment dans l’esprit d’avoir leurs regards qu’on a pas assez souvent. »Odile Joannette, directrice générale, Wapikoni mobile

« Il faut absolument ramener un plus grand volume d’oeuvres du Nord pour que ces réalités-là soient comprises et fassent partie du débat sur les changements climatiques et sur la direction qu’on doit prendre collectivement », conclut Odile Joannette.

Olivia Lya Thomassie espère aussi que le projet fonctionnera.

« Ce n’est pas tout le monde qui peut voyager dans le Grand Nord pour comprendre… c’est important d’utiliser le cinéma qui peut voyager beaucoup plus facilement et qui peut envoyer un message très clair pour faire comprendre que ces enjeux-là ont un impact… qu’il y a du monde qui en meurt… », résume-t-elle.

Julie Marceau, Radio-Canada

Julie Marceau, Radio-Canada

Pour d’autres nouvelles sur les Autochtones au Canada, visitez le site d’Espaces autochtones.

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