Suicide d’une jeune Inuk : déplacée 78 fois par la DPJ

La mort de Maggie Kimattuuti Padlayat révèle d’importantes failles institutionnelles, selon la coroner Pascale Boulay. (Photo d’archives/iStock)

Avant de mettre fin à ses jours, Maggie Kimattuuti Padlayat a été déplacée 78 fois par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Ces va-et-vient auraient contribué à aggraver la situation émotionnelle de la jeune Inuk de 18 ans et révèlent d’importantes failles institutionnelles, selon la coroner Pascale Boulay.

En août 2019, Maggie Kimattuuti Padlayat a été retrouvée inconsciente dans sa résidence d’accueil à Inukjuak, un village du Nunavik. Après avoir été transportée au Centre de santé d’Inuulitsivik, elle a été transférée au Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Elle était dans un état neurovégétatif lorsqu’elle a été admise aux soins intensifs.

Après huit jours d’hospitalisation, le personnel soignant a convenu avec les proches de la jeune femme de cesser les traitements actifs.

« Son décès est constaté le 10 août 2019 par un médecin du CUSM à la suite d’une tentative de suicide par pendaison dans un probable contexte d’ébriété », indique le rapport de la coroner rendu public le 22 juin dernier.

Déracinements successifs

Se référant au dossier de la DPJ de Maggie Kimattuuti Padlayat, Me Boulay évoque les déracinements successifs vécus par l’Inuk au cours de sa vie. Dès son enfance et jusqu’à sa majorité, elle a été prise en charge sous des mesures de protection.

« Dès l’âge de 7 ans, elle compte à son malheureux actif plus de 18 déplacements de familles d’accueil. Lors de l’implication de la DPJ, elle ne vit pas avec sa famille biologique, ayant été adoptée traditionnellement à la naissance. »

Elle note que Maggie Kimattuuti Padlayat a été déplacée plus de 78 fois et qu’elle a vécu dans 6 communautés. Cette seule situation est préoccupante pour la stabilité psychique de l’enfant et de la femme en devenir, et peut certainement avoir contribué au développement d’antécédents médicaux.

Me Boulay s’est basée sur un rapport d’évaluation qui indique que les comportements de la jeune Inuk pourraient être « le résultat de ses multiples déplacements, lesquels ont mené à la création de plusieurs insécurités et à une difficulté d’établir des liens de confiance. »

« Le nombre élevé de déplacements de Maggie Padlayat durant son enfance est choquant. Aucun enfant au Québec ne devrait vivre ces déplacements multiples », dit Pascale Boulay.

Par ailleurs, le dossier de la jeune Inuk mentionne qu’elle entretenait des liens « positifs » avec sa mère biologique.

« Or, malgré tous ces constats, les multiples déplacements persistent et semblent s’avérer la solution de facto », stipule Me Boulay.

Pénurie de familles d’accueil

Dans son rapport, la coroner signale plusieurs anomalies et la pénurie de familles d’accueil au Nunavik. C’est une réalité provinciale que la DPJ dans son ensemble connaît. Cette pénurie est accentuée dans le Nord et est lourde de conséquences.

En ce qui concerne les déplacements à répétition, Me Boulay demande aux institutions de s’adapter à la réalité inuit et de procéder à la reconnaissance de la compétence professionnelle et culturelle des intervenants autochtones.

« Le facteur attachement ainsi que les enjeux culturels et sociaux doivent aussi être davantage pris en considération dans l’évaluation d’une situation de protection pour les enfants inuit. »

À ce titre, elle recommande au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec de considérer les « intervenants inuit comme des intervenants sociaux de première ligne ».

Les recommandations de la coroner s’adressent aussi à la Direction des services communautaires du Centre de santé Inuulitsivik, à la Direction de la protection de la jeunesse du Centre de Santé Inuulitsivik, à l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ), à la Société de l’habitation du Québec et au Secrétariat aux relations avec les Premières Nations et les Inuit.

Besoin d’aide pour vous ou un proche?

  • Ligne d’écoute Kamatsiaqtut : 1 800 265-3333 (inuktitut et anglais), ᑲᒪᑦᓯᐊᖅᑐᑦ ᐅᖃᕕᑦᓭᑦ.
  • Ligne d’écoute d’espoir pour le mieux-être : 1 855 242-3310 ou en utilisant le service de clavardage à espoirpourlemieuxetre.ca (Nouvelle fenêtre), 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 (anglais, français et inuktitut sur demande), ᓄᓇᖃᕐᖄᓯᒪᔪᓄᑦ ᐃᓄᓐᓄᓗ ᐱᕕᑦᓴᖃᖏᓐᓇᓂᒧᑦ ᐃᓅᓯᕐᒥᒃ ᐅᖄᕕᑦᓭᑦ.
  • Jeunesse, j’écoute (24/7) : 1 800 668-6868 (anglais et français),
  • Si vous êtes en détresse, si l’un de vos proches vous inquiète ou si vous êtes en deuil à la suite d’un suicide dans votre entourage, composez le 1 866 APPELLE. Ce service panquébécois est offert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et est gratuit.
  • Il est aussi possible d’utiliser la plateforme d’intervention par clavardage en visitant le suicide.ca.

Accélérer le processus

Le président de l’OTSTCFQ, Pierre-Paul Malenfant, est d’accord avec les recommandations de la coroner Pascale Boulay. Cette dernière demande à l’OTSTCFQ de « finaliser dans les meilleurs délais les démarches visant à promouvoir des pratiques professionnelles adéquates culturellement et permettre une meilleure inclusion des intervenants sociaux inuit, notamment au moyen de la reconnaissance de la compétence culturelle ».

Sous la direction du Secrétariat aux relations avec les Premières Nations et les Inuit, l’OTSTCFQ travaille depuis plusieurs années avec d’autres organismes et intervenants à adapter les pratiques en protection de la jeunesse aux communautés autochtones. À terme, ce projet permettra à des membres des Premières Nations de procéder à l’évaluation et à l’orientation des cas signalés à la DPJ dans leurs communautés. Pour l’instant, ces actes sont réservés à certains ordres professionnels.

« Nous, notre mandat spécifique sur les compétences professionnelles et culturelles, nous l’avons livré en mai 2021 », précise M. Malenfant.

La réalisation des prochaines étapes, soit la reconnaissance des acquis des compétences, ainsi que la mise en place d’une formation et d’un processus réglementaire, se fait toujours attendre. Pierre-Paul Malenfant espère que les nouvelles mesures pourront rapidement être mises de l’avant pour éviter d’autres drames comme celui de Maggie Kimattuuti Padlayat.

« C’est très triste. Quand on voit qu’une jeune fille a eu 78 déplacements dans sa courte vie, on ne peut que déplorer cette situation-là. En protection de la jeunesse, pour faire une différence, il faut avoir une relation stable, en continu, à long terme », explique M. Malenfant.

Une aide au logement réclamée

Dans ses recommandations pour favoriser une meilleure prise en charge des enfants comme Maggie Kimattuuti Padlayat, Me Boulay demande à la Société de l’habitation du Québec et au Secrétariat aux relations avec les Premières Nations et les Inuit d’élaborer « un plan d’action pour le financement à long terme permettant l’accès au logement abordable et sain au Nunavik pour chaque famille et pour les professionnels venant s’y établir ».

À ce titre, le ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière, a rappelé que le gouvernement provincial avait promis en avril dernier 150 logements au Nunavik afin d’accueillir du personnel de la santé.

« En offrant un logement aux professionnels de la santé, nous avons espoir d’améliorer l’attractivité et la rétention de main-d’œuvre afin de répondre aux importants besoins », a dit le ministre Lafrenière par courriel.

« Afin d’atténuer les enjeux de main-d’œuvre dans la région du Nunavik, notre gouvernement a également bonifié de 46,05 % les montants de la prime d’attraction et de rétention des infirmières », a ajouté le ministre, qui a aussi eu une pensée pour les proches de Maggie Kimattuuti Padlayat.

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