Des soins qui coûtent plus que des millions dans le Grand Nord

Dans les territoires canadiens, se faire soigner implique souvent de voyager loin de chez soi. Ces déplacements coûtent des millions aux gouvernements, mais leurs répercussions humaines échappent aux colonnes de chiffres.
En mai dernier, Donald Mearns croyait aller faire une simple prise de sang au centre de santé de Pangnirtung, au Nunavut, où il vit. Les infirmières constatent toutefois que son cœur bat dangereusement lentement. Il est évacué à Ottawa, où un pontage coronarien lui sauve la vie.

En convalescence, il loue depuis un logement à 3300 $ par mois où il demeure avec son épouse, son accompagnatrice désignée. Certains frais leur seront remboursés, mais seulement après avoir navigué à travers les dédales de la bureaucratie.
J’ai l’impression d’être devenu un véritable expert du système, dit celui qui n’en est pas à son premier voyage pour des raisons médicales. Il vit dans la communauté d’environ 1500 habitants depuis près de 40 ans. Le retraité se dit privilégié : sa pension lui permet d’absorber ces dépenses, ce qui n’est pas le cas de tous. Ailleurs au Canada, quand on sort de l’hôpital, on rentre chez soi. Pour les gens du Nord, ce n’est pas toujours possible. Il faut parfois rester près de l’hôpital pendant des semaines ou des mois.
Son histoire illustre une réalité vécue par de nombreux patients du Nord : accéder à des soins spécialisés, c’est souvent mettre sa vie sur pause, composer avec un lourd stress psychologique et financier et affronter une logistique complexe.
Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, moins d’un patient hospitalisé sur 10 au Canada subit un fardeau des déplacements élevé ou très élevé (nouvelle fenêtre), une proportion qui explose dans le Nord.

Des millions de dollars
Si des habitants du Grand Nord doivent piger dans leur poche lors de déplacements pour des raisons médicales, ceux-ci coûtent aussi cher aux gouvernements territoriaux et fédéral.
Malgré des populations similaires, entre 42 000 et 48 000 habitants, les réalités propres à chaque territoire, de l’accès aux soins dentaires et spécialisés à l’état de santé de la population, font varier la facture.
Au Nunavut, celle-ci a atteint près de 112 millions $ en 2024-2025 pour environ 24 400 voyages à des fins médicales, dont plus de trois sur quatre hors territoire.
Dispersés dans 25 communautés non reliées par un réseau routier, les habitants dépendent de centres de santé locaux, d’un hôpital général à Iqaluit, où vivent 20 % d’entre eux, et de services dans le sud du pays.

Ces chiffres reflètent à la fois les besoins de santé de la population et les réalités liées à la prestation de soins dans des communautés accessibles uniquement par avion, explique Greg Babstock, sous-ministre adjoint à la Santé au Nunavut.
La même année, les coûts atteignaient 80 millions $ aux Territoires du Nord-Ouest pour 23 000 déplacements et 17 millions $ au Yukon pour 8800 déplacements. Ces territoires comptent moins de communautés isolées que le Nunavut, dont une seule au Yukon.

Damien Contandriopoulos, professeur à l’Université de Victoria et analyste des politiques de santé, rappelle que les chiffres ne disent pas tout. Il est extrêmement difficile de déterminer quelle part de ces différences est liée à la capacité des hôpitaux ou aux besoins des patients
, donne-t-il en exemple.
Dans les trois territoires, des accompagnateurs peuvent être approuvés lorsque les patients ont besoin d’aide pour voyager ou recevoir des soins. Les critères et les indemnités diffèrent.
Le Nunavut se démarque : plus de 70 % des voyages à des fins médicales en incluent un, contre 36 % aux Territoires du Nord-Ouest et 25 % au Yukon.
Ces écarts n’étonnent pas Gregory Marchildon, expert en politiques de santé au Canada et professeur émérite à l’Université de Toronto.
Il explique que le Nunavut offre une politique d’accompagnement généreuse
, adaptée aux spécificités linguistiques, culturelles et familiales des communautés éloignées.
Si vous êtes victime de discrimination ou de racisme parce que vous êtes autochtone, que vous ne maîtrisez pas bien l’anglais ou le français, ou que vous n’êtes pas habitué à interagir avec des médecins, vous pouvez facilement recevoir un mauvais diagnostic ou être mal soigné, affirme Gregory Marchildon, expert en politiques de santé au Canada.
Selon Damien Contandriopoulos, un faible recours aux accompagnateurs peut refléter une bonne gestion des ressources ou un soutien insuffisant aux patients. Il est presque impossible de dire quel territoire a la bonne approche
, dit-il, ajoutant que personne ne le saura mieux que les patients
.
René Dove savait qu’elle avait besoin de soutien. L’Ontarienne qui a vécu 30 ans au Yukon a tourné le dos au territoire récemment, après des ennuis de santé.

Sa vie a basculé en juin 2025 lorsqu’elle a reçu un diagnostic de cancer ano-rectal. Envoyée à Vancouver pour six semaines de chimiothérapie et de radiothérapie qui l’affaiblissent au point d’en perdre son autonomie, elle reçoit des indemnités pour se loger et se nourrir, mais pas ses proches, qui ont choisi de se relayer auprès d’elle.
Elle raconte que le programme du Yukon juge un accompagnateur non nécessaire, laissant ces derniers assumer leurs frais, jusqu’à l’approbation d’indemnités rétroactives après une lettre de son oncologiste.
Ce n’est pas normal de s’attendre à ce qu’une personne affronte ça seule, autant sur le plan émotionnel que physique, dit René Dove, patiente. Ce n’est tout simplement pas adéquat.
La situation dégénère en avril 2026, avec l’ablation de son anus et de son rectum ainsi qu’une colostomie à Vancouver. Sa fille est présente, mais sans statut d’accompagnatrice pendant son hospitalisation et sa convalescence en gîte malgré la recommandation du chirurgien. René Dove peine ensuite à joindre les responsables du programme médical pour organiser son retour au Yukon.
Le programme médical du Yukon était tellement inefficace, tellement indifférent, que j’ai décidé de retourner vivre en Ontario. Je n’avais clairement pas le soutien dont j’avais besoin pour m’y rétablir.
Elle s’est installée chez sa sœur après avoir déboursé 2900 $ pour un billet d’Air Canada en classe affaires, alors qu’elle est incapable de rester assise pendant plus d’une vingtaine de minutes. Elle estime à près de 10 000 $ les dépenses engagées.

Selon Damien Contandriopoulos, l’ampleur des dépenses assumées par les patients demeure inconnue à l’échelle du Canada, ces données étant très superficielles
.
L’aide et les indemnités offertes varient d’ailleurs d’un territoire à l’autre et peuvent dépendre notamment des programmes auxquels les patients ont accès, comme les Services de santé non assurés pour les Premières Nations et les Inuit, de leurs situations financières, d’assurances ou d’autres formes de soutien.
Pour Gregory Marchildon toutefois, le coût le plus lourd des déplacements à des fins médicales est humain. Selon lui, des soins coûteux ne garantissent pas de meilleurs résultats et davantage de services locaux pourraient réduire les bouleversements pour les patients et leurs proches.
Il cite en exemple les femmes enceintes du Nunavut, qui doivent parfois quitter leur communauté plusieurs semaines avant leur accouchement et rester loin de chez elles après la naissance.
C’est difficile pour nous, dans le Sud, d’imaginer à quel point c’est perturbant pour tout le monde, soutient M. Marchildon.
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