Être médecin dans l’Arctique québécois

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L’écrivain et poète Jean Désy a commencé à travailler au début des années 1990 comme médecin au Nunavik, dans le Nord québécois. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres, dont plusieurs portent sur le Nord. (Éditions XYZ)
Dans son dernier recueil mêlant poèmes et récits personnels, le médecin québécois Jean Désy fait état de ses impressions lors de ses dernières semaines comme médecin à Salluit, une communauté inuite d’un peu plus de 1000 habitants dans le Nord québécois. Son livre Être et n’être pas sera publié le 27 mars aux Éditions XYZ.

L’écrivain Jean Désy a senti le besoin de « décrire le Nord dans sa beauté et sa fragilité ». Il y dépeint, entre autres, le fléau du suicide au Nunavik – la région du Québec la plus touchée – qui ne cesse d’endeuiller des communautés tout entières. « L’état suicidaire qui règne dans une communauté est une affaire de société, écrit-il dans son livre. Le problème du suicide dans le Nord, comme ailleurs, concerne la santé publique. »

« Pour la première fois de ma vie, j’ai voulu le mettre en mots à travers l’écriture », explique-t-il en entrevue téléphonique, depuis sa résidence de Sainte-Brigitte-de-Laval, au nord de Québec.

Jean Désy travaille depuis le début des années 1990 comme médecin au Nunavik, la région la plus septentrionale du Québec. Le personnel médical emploie le terme de « dépanneurs » pour désigner ceux qui s’envolent vers le Nord pour y travailler sur une courte période s’échelonnant généralement sur une à deux semaines.

« J’ai toujours été une sorte de nomade », lance celui qui a aussi travaillé avec les Cris de la baie James et les Innus de la Côte-Nord. Depuis les dernières années, le médecin et écrivain donne aussi des cours de littérature à des étudiants en médecine à l’Université Laval, à Québec.

« L’ampleur de la tâche médicale »

À travers ses récits, le médecin décrit ses nuits de gardes où se succèdent des cas d’urgence médicale tous plus complexes les uns que les autres. « Mon corps tient le coup. Combien d’années ou de mois tolérera-t-il encore ce rythme? », s’interroge-t-il dans son livre.

Certaines communautés inuites du Nunavik ne disposent pas de médecins à temps plein. Elles doivent alors compter sur leur centre de soins infirmiers, communément appelés « dispensaires ». En cas d’urgence, les infirmiers qui y travaillent peuvent recourir aux conseils de médecins qui se trouvent dans des villages voisins. (Matisse Harvey/Regard sur l’Arctique)

Malgré « l’ampleur de la tâche médicale », Jean Désy croit que les jeunes médecins sont suffisamment outillés pour faire face à cet environnement de travail où la pratique médicale diffère de celle du sud de la province. « Le travail d’équipe et la participation des infirmiers et des infirmières, des travailleurs sociaux [et] des psychologues sont nettement plus grands dans le Nord qu’ailleurs dans le sud [de la province] », poursuit-il.

Il ne partage pas non plus l’avis de ceux qui aimeraient voir plus de ressources médicales apparaître dans le Nord. « Ce n’est pas en doublant, triplant ou quadruplant toutes les équipes [de médecins] ou de psychologues qu’on va changer la situation du Nord, estime-t-il. Ce n’est pas en augmentant les services que la population inuite va se sentir mieux. » Cette solution resterait palliative, croit-il, en ajoutant qu’il faudrait plutôt s’attaquer aux problèmes en amont.

Il cite, à titre d’exemple, le fléau des « smoke houses », des cabanons extérieurs où se réunissent régulièrement des jeunes pour fumer du haschich ou du cannabis. Selon lui, ces lieux de rassemblement peuvent devenir des vecteurs de transmission de la tuberculose. « Il y a une considération d’ordre sociologique qui crée l’épidémie de tuberculose », précise-t-il.

Internet et les nouvelles technologies parmi les coupables

« Une partie de l’état suicidaire nordique, mais aussi de l’état suicidaire québécois, est liée à une entrée massive du web et des médias sociaux et au fait qu’il y a une surinformation 24 heures sur 24 », mentionne Jean Désy. La scolarisation est donc essentielle « pour garder pied dans le monde », croit-il, sans quoi les technologies peuvent facilement faire perdre aux jeunes leur connaissance de leur environnement, de la nature et de leur identité.

« Pour des gens qui ont une dépendance aux médias sociaux, la perte de contact avec l’univers physique de la toundra est une conséquence majeure dans l’état d’être maladif. »

Jean Désy, médecin, poète et écrivain
Laisser la parole aux Inuits

Malgré ses années d’expérience au nord du 55e parallèle, Jean Désy admet qu’il ne peut prétendre savoir quelles sont les solutions pour endiguer les vagues de suicides. « Sur mon propos devrait s’ajouter celui d’Inuits, qui ont toutes les raisons du monde de donner leur point de vue sur ce qui va et ne va pas », dit-il.

C’est pourquoi il a préféré céder sa plume à l’artiste multidisciplinaire Nancy Saunders dans les dernières pages de son livre Être et n’être pas. Dans des textes adressés à des jeunes et à des aînés, la jeune Inuite originaire de Kuujjuaq aborde notamment l’importance de l’éducation dans le processus de guérison collective.

« Nous sommes tous écartelés entre les traditions que nous désirons suivre et le mode de vie moderne que nous avons adopté, et je sais qu’il n’est pas simple de faire cohabiter les contrastes entre ces deux univers, mais c’est possible et c’est crucial », écrit-elle.

Jean Désy croit que la jeune génération d’Inuits aura besoin de modèles pour reprendre espoir et gagner davantage de confiance. « L’harmonie nordique est totalement liée aux leaders inuits », mentionne le médecin. La poète innue Joséphine Bacon et la chanteuse inuite Elisapie Isaac sont des femmes inspirantes pour les jeunes, pense-t-il.

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